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Les
fêtes juives |
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Chavouoth, Francfort, 1938
Si dans une rue de Francfort-sur-le-Main
il vous était arrivé de rencontrer par hasard ce garçon
blond aux yeux bleus, monté sur sa bicyclette, vous ne l'auriez jamais
pris pour un Juif. Son physique se prêtait si peu à une telle
supposition!
Pourtant c'était bien Elie Joseph, le fils du Président de la
Communauté Israélite de cette grande ville d'Allemagne.
Il sortait de chez le boulanger où, toute la nuit durant, ce dernier
s'était affairé à cuire des centaines de ces succulents
gâteaux ronds au fromage en l'honneur de la fête de Chavouoth
qui devait commencer le soir suivant.
On était au début de l'après-midi de la veille de Chavouoth.
Le soleil brillait magnifiquement et l'air avait une transparence de cristal.
L'approche du Yom Tov - que lui rappelait l'odeur si tentante du gâteau
chaud qu'il transportait- le mettait de si bonne humeur qu'il en oubliait
qu'on était en 1938, cette année cruciale où les Juifs
n'avaient plus le droit de se sentir heureux ni de célébrer
leurs fêtes en paix.
Il pédalait allégrement, attentif au précieux paquet
- un énorme gâteau au fromage- qui se balançait attaché
au cadre de sa bicyclette toute neuve (un cadeau reçu à sa Bar-Mitsva),
quand il fut brutalement ramené à la réalité :
Un groupe de S.A. dans leurs uniformes bruns et montés sur leurs puissantes
motocyclettes, débouchèrent soudain au coin de la rue et l'encerclèrent.
Pauvre Elie! L'énorme gâteau tout odorant le trahissait plus
que ne l'aurait fait aucune carte d'identité: il était Juif.
L'étoile jaune, cet emblème odieux, n'eût pas été
plus éloquente.
- Allez, avance, Abraham! gronda le chef du groupe au garçon décontenancé.
Elie pédala de toutes ses forces devant les motocyclistes qui le talonnaient.
Se fût-il avisé de ralentir, il était sûr qu'ils
auraient été capables de l'écraser.
Le cœur du garçon était lourd des plus noirs pressentiments.
Où ces hommes cruels l'emmenaient ils? Que lui voulaient-ils? Impossible
de poser une question; tout ce qu'on lui demandait, et sans la moindre aménité,
c'était de pédaler aussi fort que ses jambes le lui permettaient.
Au Quartier Général Nazi.
Combien de temps roulèrent-ils ainsi? Elie, tout en se rendant
compte que leur destination ne pouvait être si lointaine, se défendait
mal contre l'impression toute subjective que cela durait déjà
depuis de longues heures. Enfin, les motocyclettes stoppèrent devant
une imposante construction de briques. Sur la porte, en gros caractères,
on pouvait lire: Parteihaus (Q. G. du Parti). A peine Elie était-il
descendu de sa bicyclette que les S.A. le poussèrent sans ménagement
vers l'entrée. Il serrait son paquet sur son cœur.
- Ne t'avise pas de laisser tomber ton gâteau, petit Juif! lui cria
le chef du groupe. Porte-le à l'intérieur. Sur quoi, il bouscula
le garçon dans la direction d'une autre porte sur laquelle un écriteau
annonçait: Obersturmfuehrer (Chef des Sections d'Assaut). Le chef du
groupe pénétra avec Elie et, se mettant au garde à vous,
salua avec toute la componction que la distance hiérarchique imposait,
l'officier au visage austère assis derrière le bureau.
- De quoi s'agit-il? demanda sèchement celui-ci. Elie tremblait de
tous ses membres tandis que le chef du groupe, un mauvais sourire aux lèvres
expliquait :
- Nous l'avons trouvé dans le quartier juif; il transportait ce délicieux
gâteau au fromage. Comme nous venions ici, nous avons pensé qu'autant
valait nous en régaler, nous, avec un verre de vin.
- Juif, pose ton gâteau sur la table, ordonna sévèrement
l'officier. Et se tournant vers ses hommes, il ajouta: Et vous, rompez! Laissez-moi
seul avec ce garçon.
Doux Souvenirs
Raides comme des automates, les S.A. firent demi-tour et quittèrent
le bureau. Le cœur d'Elie battait si fort qu'il finissait par croire qu'il
n'était sûrement pas seul à l'entendre dans le lourd silence
de la pièce. L'officier allait-il se décider enfin à
parler? L'attente le mettait à la torture. Qu'allait-on faire de lui?
Et combien de temps le retiendrait-on? Peut-être sa mère s'inquiétait
déjà de son retard. Elie se sentait à la limite où
les nerfs, à bout de résistance, brusquement s'effondrent. Il
fit un dernier effort, il fallait être brave. Pour rien au monde, il
ne donnerait à cet officier nazi, de rang visiblement élevé,
la satisfaction de voir son prisonnier juif en proie à la peur ou cédant
à la lâcheté..
Puis, le garçon se rendit compte tout à coup que le militaire,
loin de s'occuper de lui, avait peu à peu oublié sa présence.
Ce qui retenait maintenant son attention, c'était le gâteau au
fromage posé devant lui sur le bureau. Mais son regard, bien que fixé
sur le paquet, restait vague; ses pensées semblaient poursuivre quelque
lointain souvenir. La sévérité de ses traits s'était
graduellement relâchée jusqu'à disparaître tout
à fait. A sa place se lisait une expression de pensive tristesse.
- Ma parole, dit-il enfin lentement, je n'arrive pas à me rappeler
le nom de cette fête. Dis-moi, mon petit, comment l'appelez-vous? Je
sais en tout cas que ce n'est ni Pâque, ni Souccoth.
Elie n'en croyait pas ses oreilles. Avait-il bien entendu? - Cette fête
à laquelle, vous, Juifs, mangez des gâteaux au fromage, comment
s'appelle-t-elle donc? poursuivait l'officier d'un ton rêveur.
La voix était devenue presque amicale. Le garçon, reprenant
quel que contenance, balbutia : - C'est Chavouoth, la fête du Don de
notre Torah, notre Loi.
- Mais, bien sûr! dit l'officier en souriant. Comment ai-je pu l'oublier?
C'est l'odeur de ce gâteau qui ramène du fond de ma mémoire
un souvenir enseveli depuis tant d'années! J'étais un garçon
d'à peu près ton âge... J'avais un ami Juif qui demeurait
tout près de chez moi. Ses parents nous ont élevés presque
ensemble, et il n'était pas une fête dont j'ignorasse le nom;
je connaissais même les mets spéciaux qu'on y préparait.
Tout cela je le savais aussi bien qu'un Juif. Oh! Je me souviens encore de
ces gâteaux de Haman que l'on m'offrait à Pourim, et des boulettes
de Matsah dont je me régalais à Pâque! Puis, ces gâteaux
au fromage! Je ne pourrai jamais les oublier. Là où ma mémoire
a failli, c'est à retrouver le nom de cette fête.
Une Affaire qui finit bien
Les choses prenaient une tournure pour le moins inattendue. Elie ne revenait
pas de sa surprise. Ce gâteau au fromage auquel incombait la responsabilité
du mauvais pas où il se trouvait, voilà qu'il devenait maintenant
la cause de son salut. Etait-ce vraiment croyable? Pourtant c'était
vrai.
- S'il vous plaît, Monsieur, peut-être accepteriez-vous un morceau
de ce gâteau, bredouilla le garçon. L'espoir lui revenait un
peu. Mais tant d'émotions contradictoires l'empêchaient de retrouver
le ton qui lui était naturel.
- Un morceau du gâteau au fromage... Comme au bon vieux temps où
Frau Kohn, la mère de David, avait l'habitude de m'en offrir! Qui sait
où ils sont maintenant... C'étaient de si braves gens! Mais
soudain, comme sous l'effet d'un avertissement muet lancé par l'effigie
du maître, un portrait d'Hitler pendu au mur, son visage se ferma et
la cruelle sévérité que reflétait peu d'instants
auparavant son visage envahit à nouveau ses traits. Se levant brusquement
de sa chaise, il dit avec dureté :
- Je ne puis manger de ton gâteau au fromage. Emporte-le vite et va-t'en!
Déconcerté et confus, le garçon se hâta vers la
porte. Et comme il l'ouvrait pour s'en aller, l'officier, de sa voix la plus
forte, afin d'être sûr qu'on l'entendît à l'extérieur,
lui lança : - Décampe, sale petit Juif, et que je ne te reprenne
pas une autre fois vagabondant dans ces parages.
Ce fut la dernière fête de Chavouoth qu'Elie célébra
à Francfort. Peu après, lui et sa famille, eurent la grande
chance de s'embarquer pour les Etats-Unis.
Et maintenant, chaque fois que revient cette fête, surtout au moment
précis où il mange du gâteau au fromage, Elie a une pensée
qui le fait frémir: que lui serait-il arrivé en cet Erev Chavouoth
à Francfort, n'était le gâteau qui avait fait remonter
du fond de la mémoire de l'officier SS. de si tendres souvenirs d'enfance.
Alors il exprime au Tout-Puissant toute la gratitude dont son cœur est capable
pour l'avoir sauvé d'une situation si pleine de menaces et dont seul
un miracle pouvait le tirer.