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Les fêtes juives

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Les bougies de mon enfance et... Internet!

A l'âge de huit ans, j'étais le seul enfant juif de mon école, du moins c'était mon impression, et c'est cela qui compte dans le psychisme d'un enfant. Comme tous les enfants, je désirais trouver ma place parmi mes camarades et surtout ne pas être trop différente.
Mais j'étais différente puisque j'étais juive et on me le rappelait, au moins une fois par an, lors de la fête du 25 décembre. En effet, après que toutes mes camarades aient chanté devant le sapin illuminé, on me poussait en avant pour que j'allume une bougie sur une petite Menorah en prononçant une formule que ni moi, ni l'assistance ne comprenaient, et je devais chanter un refrain de 'Hanouccah.
Non seulement j'étais différente, mais j'étais vraiment unique. J'étais l'enfant unique d'un survivant de la Shoah. Pour moi, le judaïsme c'était la Shoah, mon existence même était une victoire sur le nazisme. On pourrait facilement rejeter la responsabilité sur mon père, le survivant. Mais non, il ne me parlait pas de cela, ne me racontait pas de détails sur cette période qui l'avait marqué à vie, bien que cela eût probablement pu nous aider tous les deux à assumer cette tragédie.
Il n'y avait qu'absence. Silence. Je n'avais ni grands-parents, ni famille de son côté, nul point d'attache auquel j'aurais pu me référer car mon père refusait de répondre à mes questions maladroites d'adolescente.
Il y avait une tension permanente entre le désir de gommer les différences et l'envie de se faire remarquer. L'ambition dans notre famille était d'être le meilleur partout, d'étudier le mieux possible. Ce n'était pas de l'arrogance, mais un réflexe sophistiqué de survivant. Donc, je me consacrais à fond à mes études, j'étais toujours la première, je collectionnais les premiers prix.
Mais notre famille vivait sur un curieux paradoxe: d'un côté, on m'encourageait à être la meilleure, donc différente, mais de l'autre, on essayait par tous les moyens de faire comme les autres. Nous allions rarement à la synagogue, nous ne mangions pas cachère, ma mère ne savait pas lire l'hébreu.
Mais j'étais juive, et le judaïsme me pénétrait inconsciemment par un phénomène d'osmose parce que j'étais, ou plutôt surtout parce que mes parents étaient Juifs, mais le judaïsme ne signifiait rien pour moi. Toute mon identité juive s'accrochait au seul événement dont j'avais connaissance: la Shoah.
Il est connu qu'on se connaît bien soi-même lorsqu'on se voit avec les yeux de ses enfants. Ce n'est que lorsque j'ai eu moi-même des enfants et que je leur ai donné le même style de vie, c'est-à-dire quelques rites qui n'étaient rattachés à aucune histoire, que je réalisai que mon judaïsme manquait d'ossature. Je devais en savoir plus et mon arrogance de première en tout me faisait croire que cela ne prendrait que quelques heures.
Je choisis de me renseigner par Internet: je pouvais y entrer et en sortir comme je voulais, je pouvais choisir mon programme d'études, rejeter ce qui ne m'intéressait pas. Et une fille aussi douée que moi aurait vite fait le tour de la question.
Faux.
La transformation a été progressive, je n'ai pas été touchée par la grâce ou un rayon lumineux, je n'ai pas eu de crise d'hystérie ou une grande révélation métaphysique. Je discute régulièrement avec mon rabbin (oui, j'ai été jusque là!). J'ai aussi le plaisir de vous annoncer que je ne suis pas la seule Juive à l'école (virtuelle, bien sûr, d'Internet). Il y a une réelle communauté d'âmes juives sur la "toile mondiale" qui relie les ordinateurs de par le monde, tous sont avides d'en connaître plus sur leur identité juive.
Un clic avec la "souris" m'apporte des échantillons interactifs de Talmud, de pensée juive, de mysticisme, d'histoire et de philosophie juive. Je corresponds régulièrement avec un 'Hassid que je n'ai jamais rencontré et grâce à lui et son organisation, Chabad Lubavitch in Cyberspace (http://www.chabad.org.) j'ai redécouvert mes différences, mais autrement.
Le plus important, c'est que je me rends compte de tout ce que je ne connais pas, et je ne me définis plus seulement à partir d'un événement dramatique. J'ai compris qu'on ne peut être juif uniquement par osmose: cela demande des efforts, plus encore que pour d'autres études; ce judaïsme est devenu le point central de mon identité, comme la couleur de mes yeux. Et je veux que cette caractéristique soit une source de fierté aussi pour mes enfants.
On ne peut savoir où on va, tant qu'on ne sait pas d'où on vient. C'est l'histoire juive toute entière, et pas seulement la Shoah qui forge notre identité.
Parfois, je souhaite avoir de nouveau huit ans, non parce que je veux à nouveau cacher mon judaïsme ou le laisser apparaître avec un refrain enfantin, mais parce que je sens que mes chansons seraient maintenant plus belles, ma voix serait plus assurée, et la lumière de mes petites bougies serait bien plus intense.

Ilsa J. Bick, pédopsychiatre, Fairfax V.A.
Traduite par Feiga Lubecki