Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

 

Hannoucah dans les bureaux du NKVD

Lemberg, hiver 1945.
La guerre est terminée. Des dizaines de milliers de polonais réfugiés en Russie ou englobés à la suite d'échanges de territoires avec l'Allemagne nazie sont autorisés à rejoindre la Pologne. Une aubaine pour des dizaines, sinon des centaines de milliers de russes fuyant la dictature communiste, qui se pressent dans les points de passage où ont lieu ces échanges de population. Nombreux sont les juifs parmi ces fuyards, qui n'ont de polonais que les faux papiers.
Parmi eux, Leizer et Vichnetski, terrés avec 21 autres jeunes juifs dans un appartement de Lemberg (Lvov). Chaque sortie représente un risque pour des gens privés de toute autorisation de séjour, et les "sans papiers" sont mis en prison, jugés et mis au frais en Sibérie. Leizer et son ami sont chargés de l'approvisionnement et des démarches "officielles". On vient d'apprendre que les quotas d'échange ont été atteints et que les bureaux de réception des réfugiés vont fermer… Les plus clairvoyants des uns se préparent à retourner dans leur ville d'origine avant de perdre leur vrai droit de séjour, tandis que les plus clairvoyants des autres s'acharnent à trouver un moyen de sortir de l'enfer totalitaire qui étreint la Russie.
Nos amis font partie de ces derniers. Leur projet est de rejoindre la Palestine, terre de leurs ancêtres, où la vie juive renaît.


Des milliers de juifs sont massés devant la "Maison de la Communauté". Cet ancien bureau d'aide sociale que le gouvernement russe avait mis en place pour prouver son attention pour les personnes déplacées est aujourd'hui ouvertement un bureau du NKVD. C'est ici que sont accueillis les juifs citoyens polonais qui viennent demander leur rapatriement en Pologne.
C'est ici que siège Boris Sapokoïni, haut fonctionnaire du gouvernement russe. Sa réputation de bienfaiteur est arrivée jusqu'au fin fond de la Sibérie et de l'Ouzbékistan, et la légende dit qu'il est d'Odessa, qu'il a étudié dans des Yéchivot, qu'il est expert dans les petites lettres, ces commentateurs écrits en minuscule dans les éditions du Talmud, que ses conversations sont émaillées de versets et de citation midrachiques, et surtout … qu'il aide tout le monde.
C'est sur lui que Leizer et ses amis comptent, mais la difficulté est d'arriver jusqu'à lui. L'étau policier semble se resserrer autour d'eux, et ils n'ont guère le choix: Foncer!
Leizer et Vichnetski sont à nouveau choisis pour tenter l'ultime démarche: approcher Boris Sapokoïni. Bien qu'il soit considéré comme un juif bon, personne ne le connaît vraiment. La seule certitude, c'est qu'il fait partie du NKVD, et que sa porte s'ouvre vers la Terre d’Israël … ou vers les camps de travaux forcés en Sibérie.
Mais comment arriver jusqu'à lui? Son bureau était dans les locaux de la milice policière, et de plus on ne recevait plus les demandes de transfert et il n'avait pas d'horaires de présence fixes.
Une nuit, nos deux comparses vinrent bavarder avec le gardien de la "Maison Communautaire". Un bon pourboire eut raison de ses scrupules, et ils apprirent l'adresse privée et très secrète de Boris Sapokoïni. Vichnetski avait déjà fait demi-tour, lorsque le regard de Leizer fut attiré par une liasse de papiers jetés devant l'entrée. Il en ramassa un discrètement. Ce n'était ni plus ni moins que les formulaires de demande de transfert. Chaque papier comportait dix lignes, pour dix personnes ou dix familles. Après avoir vérifié que personne ne le regardait, il prit deux autres formulaires, puis rejoint Vichnetski dans sa route vers leur cachette.
Il passa une grande partie de la nuit à remplir de sa plus belle écriture le formulaire pour tous ses compagnons.
Le lendemain matin, ils étaient tous deux devant la porte du domicile de Boris Sapokoïni. A 8 heures et demi la porte s'ouvrit sur un personnage haut de taille, rasé de près, qui respirait la santé et à l'allure assurée. Leizer sentit une sueur froide le traverser. "Il est encore temps de ne rien faire" pensa-t-il un très bref instant. Mais il n'avait pas le choix. En un bond, ils étaient devant lui.
- "Qu'est ce? Qui êtes vous? Suis je votre prisonnier?" s'indigna Boris Sapokoïni en se dégageant.
- "Nous sommes venus au nom de quelques jeunes juifs et si vous ne nous aidez pas à partir pour la Pologne, il ne nous reste qu'à nous suicider. Notre sort est entre vos mains!"
Sapokoïni fit mine de ne pas comprendre, mais s'arrêta de marcher.
- "Je ne veux pas entendre parler de vous, il n'y a plus rien à faire, vous êtes venus trop tard. Plus aucune demande ne peut être présentée" rugit il. "Et qui vous a donné mon adresse?". Visiblement, il était sur ses gardes. Après un regard circulaire sur toute la rue, il rajouta à mi-voix "Vous avez la liste de vos gens?"
Leizer n'en croyait pas ses oreilles. Sans trop réfléchir, il sortit de sa poche les formulaires. Après un bref coup d'śil, l'officier lui dit: "une belle écriture. C'est l'écriture de quelqu'un doué. Et en plus de quelqu'un qui écrit aussi en Yiddish. Des belles lettres arrondies, comme ça… Nous en Russie, on aime une telle écriture. Et ça attire la confiance! Bon, je vais aujourd'hui à la dernière réunion du comité, et je vais essayer de faire passer votre demande dans la pile des autorisations."
Il mit les papiers dans sa poche, puis reprit d'une voix furieuse:
- "Non, vous ne partirez pas!" Il leur fallut un certain temps pour comprendre le jeu de Sapokoïni.
Il avait fait quelques pas en avant, mais revint vers eux.
-"Si j'ai bien compris vous êtes tous célibataires? Chacun d'entre vous aurait pu s'associer une "épouse" et 23 jeunes filles juives de plus auraient pu quitter ce pays!
250.000 réfugiés juifs polonais se trouvent coincés en Russie, et parmi eux près de cent mille célibataires. Si chacun prenait avec lui une jeune fille juive russe, on pourrait en sauver cent mille! Vous n'avez donc pas appris que "quiconque sauve une vie juive c'est comme s'il avait sauvé le monde entier"? Je ne sais pas si l'histoire juive vous pardonnera une telle chose!
Vous vous prétendez sionistes. Qui vous a permis de renoncer à une occasion historique exceptionnelle que nous attendons depuis plus de trente ans. Se représentera-t-il une autre occasion de sauver des dizaines de milliers de juifs de cette Russie? Vous êtes des criminels! Vous ne devriez pas avoir peur et ne vous soucier que de vous. Si moi j'avais voulu sauver ma peau, ça fait longtemps que je ne serais plus ici. L'Histoire n'oubliera pas de telles choses!"
Et il repartit à grands pas.
- "Vous avez raison, mais ça ne marche que pour des réfugiés polonais. Nous sommes ici en danger permanent, la police nous traque, et chaque instant de trop peut être fatal".
- "Je ne vous promets rien" grommela-t-il à haute voix", suivi à voix basse d'un "venez ce soir à 8 heures à mon bureau, je m'occupe de votre groupe".
Lvov, 1er soir de 'Hannoucah.
On vient d'allumer les bougies dans la synagogue de la rue Slonshna. L'ambiance n'est pas à l'enthousiasme dans la synagogue. Une poignée de vieillards s'y attardent à prier et allumer leur bougie, et dans un coin, Leizer et Vichnetski attendent leur heure, en contemplant les bougies qui évoquent le miracle de la délivrance. Un peu comme ce qui leur est arrivé ce matin. Mais cela va-t-il aboutir?
Par des chemins détournés, les voici devant l'office du NKVD. A huit heures du soir, le couloir devant le bureau de Boris Sapokoïni est encore rempli de monde. Ceux qui sortent sont interrogés par ceux qui attendent: quelle date leur a été fixée pour obtenir le permis collectif de voyager que doit signer le directeur des transferts à la gare? Sans ce précieux document, délivré pour un groupe de dix personnes, ils n'auront pas le droit de monter dans le train.
A huit heures précises, la porte s'ouvrit sur la carrure de Boris Sapokoïni. "Leizer et Vichnetski!". Nos amis le suivirent dans le bureau.
Il s'assit derrière son bureau, leur adressa un petit sourire. "Tout va bien!" Il se releva et leur tendit des papiers. "Tout est là. Vous partez ce soir par le train de minuit. Voici l'autorisation de la direction des chemins de fer. Je n'ai pas voulu vous faire prendre le risque de vous aventurer à la gare vous mêmes. Normalement, chaque voyageur transféré doit se présenter lui même au commissariat de la gare, mais vous en êtes dispensés. Vingt d'un coup ça aurait fait un peu gros! Bon voyage!"
Il leur serra chaleureusement la main.
- "Pour tout vous dire, votre initiative de ce matin m'a beaucoup plu. Elle m'a donné confiance en vous, et c'est pourquoi j'ai tout fait pour vous faire évader d'ici. Maintenant que vous êtes libres, vous allez me laisser votre argent. Il y a encore malheureusement beaucoup de monde que cela soulagera. Combien avez vous?"
Leizer sortit de sa poche les dix mille roubles qui avaient été préparés pour acheter Sapokoïni. Il leur laissa deux mille roubles puis ouvrit la porte, appela quelques uns de ceux qui patientaient devant sa porte et leur distribua l'argent.
"Leizer, tu restes avec moi". Il appela le gardien et lui demanda à ne pas être dérangé, puis ferma la porte, tira les volets, baissa les rideaux, et pria Leizer de s'asseoir.
Un long silence traduisait son embarras.

"Je veux bien croire que vous êtes des sionistes, et je voudrais profiter de cette occasion pour vous dire quelques mots à l'intention des juifs du monde entier.
Nous sommes avec vous, entièrement avec vous. Nous ne vous avons pas oublié. Mais nous avons le sentiment amer que vous nous avez oublié. C'est une sensation très désagréable.
J'étais jeune à l'époque de la Révolution. J'avais appris dans des 'hadarim, puis dans des Yéchivot. Je suis encore capable d'étudier une page de Guemara.
Ca fait longtemps que j'aurais pu traverser la frontière et m'associer à vous, mais je suis nécessaire ici. Je sais parfaitement le sort qui attendait les milliers de juifs qui sont passés entre mes mains si je n'avais pas été dans ce bureau.
Mais je sais maintenant qu'il approche le jour où je pourrais vous rejoindre. Les échanges de population arrivent à leur fin, encore quelques trains et je serai du voyage, je vous le promet. Mon neveu m'attend déjà de l'autre côté de la frontière. Si vous le rencontrez, dites lui que tonton arrive."
Boris Sapokoïni était enfoncé dans ses pensées, lourdes de soucis.
Leizer rompit le silence. "Tu sais que ce soir c'est Hannoucah?"
"Hannoucah" reprit Sapokoïni comme en écho. "Le premier soir, tu as dit? Je ne le savais pas du tout"
Il sembla plein de nostalgie. "Ces soirs de Hannoucah chez mes parents. Mon père, avec sa barbe magnifique allumant les bougies avec de l'huile d'olive précieusement gardée malgré la disette, tous les enfants qui reprennent "Hanérot Hallalou".

Il se redressa, sorti une allumette et alluma une bougie plantée sur une bouteille, devant un buste de Staline. De quoi se retrouver, en cas de panne d'électricité. Il fredonna "Hanérot Hallalou". Dans la pénombre de la pièce, la bougie répandit une lueur quasi magique. Il entoura la flamme de ses paumes. Comme quelqu'un qui veut se réchauffer les mains ou protéger la flamme.
"Hannoucah, Hannoucah … Mais il y a t il encore des miracles de nos jours? Seul un miracle peut nous sauver. Mais vous, vous allez voir sous peu une grande lumière. Viens chez moi ce soir avant de partir. De toute façon vous n'avez plus aucune démarche à faire, et en plus vous connaissez mon adresse"
Quand Leizer quitta le bureau le gardien demanda si les audiences allaient recommencer.
"Non pas tout de suite". Il resta isolé dans son bureau uni à la petite flamme de Hannoucah qui brûlait sur sa table.

A dix heures du soir, Leizer frappait à la porte de Boris Sapokoïni. Un thé chaud l'attendait et un Boris Sapokoïni bien plus détendu que dans son uniforme. IL raconta longuement les souvenirs de sa maison paternelle, de sa mère, une Juste d'entre les Justes, de l'école de son enfance et de son Mélamed, de ses amis du Héder. Lorsque Leizer lui demanda de quelle ville il était originaire, il prit un visage grave.


"Leizer, tu sais, mon père était un 'Hassid de rabbi Chmouel de Loubavitch et de Rabbi DovBer. C'était un 'Hassid Schneerson, comme le grand père. Moi même j'ai étudié chez Loubavitch, mais les événements de la vie m'ont entraîné dans des endroits bien différents. Jusqu'à la situation où tu me vois."
Sa voix s'étrangla dans un sanglot.
"Saches que ces derniers mois, j'ai aidé les 'Hassidim Loubavitch à fuir la Russie. Des milliers ont pu quitter ce pays maudit par le seul fait que j'ai signé illégalement leur passeport de ma propre initiative. Peut être est ce seulement pour cela que je suis arrivé à ce poste…"

Peu avant minuit, 23 ombres se faufilèrent vers la gare de Lvov, par petits groupes. A minuit pile, le train qui les emportait vers la Pologne, vers la liberté, quittait la gare.
Ils avaient été libérés le soir de Hannoucah le soir où l'on célèbre les miracles opérés "en ces jours là, en ces temps ci".

Lorsque Leizer raconte son histoire, en allumant la première bougie de Hannoucah, il se demande encore si ce juif en uniforme militaire se réchauffait à la lueur des bougies ou s'il cherchait à les préserver, à assurer la pérennité de la flamme juive. Et quelles étaient ses pensées lorsqu'il s'est isolé avec sa petite bougie dans son bureau du NKVD?

Boris Sapokoïni ne put jamais réaliser la promesse faite à son neveu et aux milliers de juifs qui l'attendaient de l'autre côté de la frontière. Il fut arrêté quelques semaines plus tard, et exécuté dans les sous sols de la prison centrale de Lvov.
Que D.ieu venge son sang et le sang de tous les martyrs de notre peuple.


Traduit par Aharon - www.milah.fr