Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

www.milah.fr

Hannoucah à Bergen Belsen


Il était arrivé à Bergen Belsen par un des derniers convois. Reb Schmelke comme tous l'appelaient était un juif d'une soixantaine d'années, de grande taille et d'allure impressionnante. Plus que tout, ses yeux dénotaient tout son être: ils exprimaient une chaleur humaine expansive, et plus encore une joie intérieure, marchandise rare et appréciée au milieu de l'ouragan qui traversait le monde juif de ces années là.
Il était passé par plusieurs camps de travail, comme la plupart des internés, et avait reçu sa part de souffrances: les coups, la faim, les humiliations. Malgré ceci, quelque chose dans son aspect et son comportement laissait entendre qu'il était un cran au-dessus de tout ça.
Son vrai nom était Reb Chmouel Schmelke Schnitsler, il était 'Hassid et Talmid 'Hakham (érudit), d'origine hongroise. Nul ne savait d'où il tirait ses forces pour tenir le coup et soutenir ses compagnons de misère. Il semblait en tout cas disposer d'une source d'énergie inépuisable.
"Le Juif et le désespoir sont deux choses incompatibles" aimait-il à répéter autour de lui.
Il ne ratait pas une occasion d'organiser la prière en Minyan (groupe de dix) surtout le Chabbat, et le soir tous se regroupaient autour de lui pour écouter des histoires des Sages des générations passées ou présente qui transportaient ses auditeurs loin de leur sordide présent et leur faisaient oublier les coups et leur détresse.
Il avait su de plus trouver grâce aux yeux de certains des SS du camp, et ne manquait pas rassembler les cadavres de ceux qui étaient morts dans le camp. La faim, la fatigue, le froid, les maladies frappaient sans cesse. Il allait chercher les corps dans les baraquements, s'efforçait de les traiter avec les honneurs dus à un mort. Il effectuait son travail comme un sacerdoce semblable à celui de la 'Hevra Kadicha (société funéraire qui veille aux soins funèbres). des soucis d'un tout autre genre.
On était effectivement à quelques jours de 'Hannoucah selon ses calculs, et il se préoccupait de trouver de l'huile pour allumer les bougies.
Il en avait parlé autour de lui, mais qui pouvait posséder une telle marchandise dans ce camp? Mais il lui en fallait plus pour se décourager. Autant que son envie d'accomplir la Mitsvah, il entrevoyait l'effet qu'aurait un tel geste sur le moral de ses frères. Il souhaiterait justement que les lumières de 'Hannoucah viennent illuminer cette grande obscurité dans laquelle se trouvaient les juifs, qu'elles leur remémorent la victoire d'une minorité sur le grand nombre, la victoire de la pureté sur l'impureté …
L'avant veille de 'Hannoucah, alors que Reb Schmelke se hâtait vers une des baraques pour en ôter un mort, son pied glissa dans un trou, non loin de la clôture du camp. De fait, on avait creusé ici un trou, mal rebouché. Jetant un coup d'œil, Reb Schmelke y aperçut un objet brillant. Il s'accroupit, remua un peu la terre, et en extrait une petite bouteille, remplie d'un liquide épais. Après avoir ouvert le bouchon, il se rendit à l'évidence: c'était de l'huile!
Sous le flacon, il semblait se trouver autre chose. Creusant encore un peu, il en vint à se demander s'il avait perdu la raison: au fond du trou, un petit sac de tissu contenant huit godets et huit mèches!
Reb Schmelke remit son trésor miraculeux au fond du trou. Ce serait trop bête de se faire prendre d'ici demain soir avec de tels objets sur soi. Toute la journée, il vaqua à ses occupations, en demandant à la ronde si … quelqu'un n'avait pas caché de l'huile dans un coin. Ses compagnons le regardèrent en se demandant s'il n'était pas tombé sur la tête.
Le lendemain soir, tous ses compagnons de chambre se pressèrent autour de Reb Schmelke pour allumer la première bougie. Avec une émotion intense, Reb Schmelke récita les bénédictions de l'allumage.
Baroukh Ata … acher kidechanou bemitsvotav vetsivanou lehadlik ner 'hannoucah.
Baroukh …ché-assa nissim la-avoténou bayamim hahem bizman hazé.
Baroukh … chee’heyanou vekiyemanou vehiguianou lizmane hazé.

Il tremblait de tout son corps lorsqu'il approcha l'allumette de la petite mèche.
Et 'Hannoucah fut ainsi fêté à Bergen Belsen durant huit jours.
Les jours passèrent, les semaines passèrent, les mois passèrent. Reb Schmelke poursuivit son travail au camp, tant auprès des morts qu'avec les vivants qu'il s'efforçait de "faire vivre". Il survécut à la désintégration de la puissance allemande, à la libération du camp. Il retourna en Hongrie pour tenter de rassembler tous ceux qui avaient survécu sur place ou qui étaient rentrés après la libération des camps, et quitta la Hongrie pour le monde libre.
Des années plus tard, ses voyages l'amenèrent jusqu'aux Etats Unis où il rencontra le Rabbi Yoël Teitelbaum, Rabbi de Satmar.
Le Rabbi avait déjà entendu parler de lui et de sa forte personnalité, et le reçut avec chaleur. Au cours de la conversation, il déclara:
"J'ai entendu que tu as allumé les bougies de 'Hannoucah à Bergen Belsen!?
Mais d'où le Rabbi a-t-il entendu ceci?
J'ai entendu, j'ai entendu…" répondit le Rabbi avec un large sourire.
Puis il se pencha vers Reb Schmelke:
"C'est moi qui ai caché là bas l'huile et les mèches avant d'être libéré de façon miraculeuse de ce camp."
Reb Schmelke dévisagea avec stupeur le Rabbi.
"J'étais sûr qu'au bon moment, ceci serait trouvé par un homme capable de faire ce qu'il faut avec cette huile…"

Aharon