Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

 

LES MATSOT D'ARGENT (Récit)

C'est une histoire de Matsot d'argent que je vais vous conter. A quoi servent elles? demanderez vous. Eh bien! ces Matsot n'étaient pas faites pour être mangées au Séder. Elles perpétuaient le souvenir d'un événement qui avait eu lieu de longues années auparavant dans une ville bavaroise nommée Regensburg. On les conservait dans le musée de cette ville. Oh! C'est toute une histoire.
Il y a longtemps de cela, vivait à Regensburg (appelée aussi Ratisbonne) une communauté juive florissante. A sa tête se trouvait Rabbi Abraham Kalonymous, descendant de Rabbi Judah le Pieux (Rabbi Yéhoudah HaHassid) qu'avait rendu célèbre son pouvoir extraordinaire de produire des miracles.
Une nuit, peu de temps avant Pâque, Rabbi Abraham était absorbé, comme à son habitude, dans l'étude du Talmud. Il était fort tard et la flamme de la bougie commençait à vaciller. Soudain il entendit une voix qui lui disait clairement: "Rabbi Abraham, Rabbi Abraham! Quitte un peu tes livres et va sauver ta communauté. du danger qui la menace!" Rabbi Abraham leva les yeux, et son arrière-grand-père, Rabbi Judah le Pieux, lui apparut. la vision ne dura qu'une fraction de seconde avant de s'évanouir. Rabbi Abraham se frotta les yeux. "Etais je bien éveillé?" se demanda t il en proie au doute. Mais le message était là, qu'allait il faire?
ERRANT DANS LA NUIT
A la fois troublé et inquiet, il arpentait maintenant sa chambre, essayant de mettre de l'ordre dans son esprit ébranlé. Et comme après un long moment sa confusion demeurait grande il décida de sortir; une promenade à l'air frais ne pouvait que lui faire du bien. Couvert de son manteau sombre, Rabbi Abraham sortit dans l'étroite rue plongée dans l'obscurité. Il erra sans but, absorbé dans ses pensées.
A un moment une vague lueur attira son attention. En approchant il s'aperçut que c'étaient les faibles reflets d'une bougie qui éclairait une cave dont le minuscule soupirail donnait sur la rue. Rabbi Abraham s'arrêta et regarda autour de lui. L'écriteau familier de la boulangerie Goetz Fasting le renseigna sur le lieu précis où il se trouvait. C'était là que ses coreligionnaires faisaient cuire leurs Matsot chaque année. Ils prenaient en location la boulangerie et, après l'avoir préparée pour la sainte fonction à laquelle elle allait servir, s'y installaient et s'acquittaient eux-mêmes de toute la besogne. Seuls deux assistants de Goetz demeuraient en place, ils avaient la charge du grand four.
UN TERRIBLE COMPLOT
En temps normal, Rabbi Abraham n'aurait prêté aucune attention à cette lumière, même à une heure si tardive. Après tout, il n'y a rien d'insolite qu'un boulanger cuise son pain la nuit. Mais cette fois, son instinct l'avertit que quelque chose d'anormal se passait. Il s'accroupit sans bruit contre le mur, tout près de l'étroite ouverture et, attentivement, écouta. Ce qu'il entendit le glaça d'horreur: un terrible complot était en train de se tramer contre les Juifs. Une voix autoritaire donnait des instructions et des ordres. Elle était vaguement familière à Rabbi Abraham, mais malgré les efforts de ce dernier pour l'identifier, il n'y parvint pas.
Cependant la conversation à laquelle, tapi dans l'ombre, il assistait, lui révélait dans tous ses détails le plan de l'odieux complot: une émeute éclaterait à la porte même de la boulangerie, et la populace excitée attaquerait tout Juif qui aurait le malheur de passer par là. Les hommes occupés à cuire les Matsot ne manqueraient pas de venir à la rescousse afin de porter secours à leurs frères. La boulangerie se trouvant ainsi vidée pour un temps de ses occupants, l'un des deux responsables du four jetterait alors prestement dans la pâte quelques hosties préalablement volées à l'église la nuit précédente et qu'on lui aurait remises. Dehors, la police interviendrait pour rétablir l'ordre. A ce moment, l'accusation serait formulée publiquement contre les Juifs et, comme conséquence, une investigation immédiate exigée. On découvrirait les hosties. Le reste, la foule s'en chargerait...
La pensée du danger qui menaçait sa communauté emplit le cœur du Rabbin d'une immense inquiétude. Il n'était pas là depuis longtemps quand un homme de haute stature émergea de la cave. Il portait une cape noire et un chapeau à larges bords qui cachait son visage. D'un pas rapide il s'éloigna. Encore une fois Rabbi Abraham pensa qu'il avait déjà vu cet homme, mais il eut beau chercher, il ne put se souvenir en quel lieu ni en quelle circonstance.
Le lendemain, une délégation de la communauté devait rendre visite à Goetz Fasting dans le but de convenir de la location sa boulangerie afin d'y cuire les Matsot, selon la coutume établie. Rabbi Abraham se joignit au groupe. Il voulait rencontrer le boulanger dans l'espoir qu'une conversation d'apparence banale lui révélerait de nouveaux détails qui l'éclaireraient sur la voie à suivre pour faire échec au complot.
On tomba vite d'accord sur les conditions de la location, puis la délégation s'en fut très satisfaite. La satisfaction du Rabbin n'était pas moindre car, bien que cette visite ne lui eût rien apprit de plus, il avait acquis au moins la certitude que Goetz Fasting était étranger à la conspiration. En revanche, il n'eut pas de doute que le nouveau responsable du four, Jorg Gerrick, avait été placé là à dessein. Restait la grande question: qui tirait les ficelles, et dans quel but.
Le jour où la confection des Matsot devait commencer n'était pas loin. Rabbi Abraham cherchait toujours, il n'avait pas avancé d'un pas. Il continuait d'ignorer et l'instigateur du sombre drame qui se préparait, et le mobile qui l'animait. De piétiner ainsi le tourmentait, et son tourment était d'autant plus grand qu'il n'avait pas fait part à âme qui vive de son secret.
LA CLE DU MYSTERE
Le temps passait. Il ne restait plus que trois jours lorsque Rabbi Abraham fut officiellement invité à participer à une réunion du Conseil de la ville en sa qualité de chef de la Communauté Israélite. Fallait-il qu'il gaspillât des heures si précieuses? Mais décliner l'invitation était impossible. Il accepta à contrecœur. Pouvait-il savoir qu'il trouverait justement il cette réunion la clef du mystère qui l'angoissait?
Ce fut un débat animé. On y discuta d'impôts. Convenait il de frapper d'une taxe les marchandises venant de l'étranger, ou les devait on laisser entrer librement dans la cité? Deux camps s'étaient formés: l'un, ayant à sa tête le bourgmestre lui même, avançait l'argument que le libre échange avait fait de Ratisbonne un centre commercial important sur le Danube; l'autre était conduit par Gustave Lebeding, l'un des citoyens les plus riches et les plus influents de la ville. Excellent orateur, ce dernier avait l'habitude de parler en arpentant la salle. Ce jour là il soutenait avec chaleur qu'une taxe frappant tous les produits en provenance de l'étranger était nécessaire; elle assurerait, affirmait il, à la fois un revenu supplémentaire non négligeable à la cité, et une protection efficace aux industries locales. Mais le Rabbin savait que le bien général n'était pas le souci primordial de l'orateur, et que ses accents pleins d'un noble altruisme ne servaient qu'à camoufler le sordide mobile de l'intérêt. Lebeding, était, en effet, fabricant et négociant en toile, et la concurrence acharnée que lui faisaient les fines toiles françaises ne laissait pas de l'inquiéter sérieusement.
Au cours de son discours, Lebeding ne se fit pas faute de lancer une attaque insidieuse contre les commerçants juifs de Ratisbonne; ils étaient selon lui la ruine de la cité.
L'orateur n'avait pas fini sa péroraison que déjà le Rabbin savait tout ce qu'il désirait savoir. Cette voix, cette stature qu'il n'avait pas réussi à identifier lors de la découverte du complot, voilà qu'il les retrouvait.
C'était donc ce même Lebeding qui, tel un chef, distribuait cette nuit là ordres et explications... Soudain tout devenait clair. Si cet homme désirait tellement porter un coup fatal aux Juifs c'est que leur redoutable concurrence lui donnait beaucoup de soucis. Le Rabbin aurait bien quitté la séance sans perdre un instant de plus; tout restait à faire et le temps pressait. Il tint cependant à répondre à l'attaque de Lebeding,. Il ne lui fut pas difficile de montrer tout le bien que représentait pour la ville la présence des négociants israélites; qui ne voyait leur considérable contribution à son commerce et par là à sa prospérité? Le Rabbin souligna avec force que frapper d'une taxe la circulation jusque là libre des produits signifierait purement et simplement la ruine de la cité. Cela tombait sous le sens et, de plus, les faits ne pouvaient que lui donner raison. Il fit tant et si bien qu'il l'emporta sur le brillant orateur. la décision fut favorable et à la ville et aux Juifs.
POUR DEJOUER LE COMPLOT
Rabbi Abraham se hâta de regagner sa maison et convoqua sur le champ les doyens de la communauté. Il les mit au courant de tous les détails du complot. Des plans furent faits pour le déjouer, puis, une prière aux lèvres, les doyens prirent congé du Rabbin.
Le second jour de la préparation des Matsot, l'après midi, à l'heure où le travail battait son plein, une foule compacte se rassembla la porte de la boulangerie. Bientôt des cris s'élevèrent ponctués d'injures à l'adresse des Juifs. Une voix rugit: "Mort aux profanateurs de notre église!"
Les Juifs étaient prêts à se défendre. Une bataille féroce allait éclater quand les gardes de la ville parurent, conduits par le bourgmestre. Aux côtés de celui ci marchait Lebeding.
Se posant en défenseur de la paix et de la justice, ce dernier s'affairait feignant de rétablir l'ordre. "Nous verrons tout de suite si l'accusation est vraie", clamait il en se rengorgeant, "nous allons fouiller la boulangerie!"
Et joignant le geste à la parole, il y pénétra d'un pas décidé tandis que le bourgmestre lui emboîtait le pas. Quelques gardes suivirent. A l'intérieur de la boulangerie un étrange spectacle les attendait. Jorg, l'ouvrier à la géante stature chargé du fonctionnement du four, était maîtrisé par deux solides jeunes gens. Epouvanté, il bredouillait: "Tout cela est de sa faute!" Et il indiquait du doigt Lebeding;. "C'est lui qui a conçu le plan selon lequel, profitant de la confusion de la rue, je devais jeter dans la pâte les saintes hosties. Puis tout a été de travers, C'était son idée, je n'ai rien voulu de tout cela."
En entendant ces mots Lebeding!, blêmit; puis il se mit à trembler de tous ses membres tandis qu'on fouillait les poches du tablier de Jorg. On n'eut pas de peine à y découvrir les hosties. Quand la foule eut connaissance du complot, sa colère éclata contre Lebeding,. Elle avait mis en lui sa confiance, et voilà qu'il la bernait! Il ne dut son salut qu'à la protection des gardes. Mais le sort qu'il connut ne fut guère meilleur. Jugé, il fut banni de la ville.
Pour les Juifs c'était une issue miraculeuse. Ils célébrèrent la Pâque avec plus de joie et de gratitude que jamais auparavant. Et afin que ce miracle se perpétuât dans les mémoires, la communauté juive décida de faire appel à ses meilleurs orfèvres afin qu'ils façonnassent deux Matsot en argent sur lesquelles furent gravées les péripéties de ce sauvetage merveilleux.

Conversation avec les Jeunes. Nissan 5721

Aharon Altabé
www.milah.fr

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