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Les fêtes juives
Un dossier Alliance
Réalisé par Aharon
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Kiev, 1950, cuisson des Matsoth.

Extrait de "Une voix dans le silence".
De Chlomoh Zalman Sonnenfeld.
© Éditions Kedem, Israël 1991.

Le livre qui vous est présenté relate l'histoire vraie de Batiah Meislik et de ses parents Rav Yéhoudah Lev et Alte Beile Meislik, que leur souvenir soit une bénédiction Ils ont lutté toute leur vie pour la propagation et le maintien de la foi en D" suivant ainsi la voie de notre ancêtre Abraham Ce récit a été dicté par Batiah Meislik à Chlomoh Zalman Sonnenfeld qui l'a retranscrit fidèlement C'est sa traduction qui vous est proposée.


Mon père se mit à apprendre à fabriquer et à réparer des matelas Ce n'était pas un travail facile, ni propre, mais il lui permettait d'être indépendant et de ne pas devoir travailler le Chabbath.
Avec les premiers roubles qu'il gagna, il se procura des briques réfractaires et il entreprit de construire, dans un coin de l'appartement un four pour la cuisson des Matsoth Ce n'était ni le four ni le bois nécessaire qui le préoccupaient le plus, mais où se procurer le blé..
En régime communiste, le paysan n'est pas propriétaire de ce qu'il produit à la sueur de son front Tout appartient à l'État et aux coopératives gouvernementales Et malheur à celui qui est pris à détourner sa production agricole. A une certaine époque cela était passible de mort. Bien plus tard, la peine prévue pour ce crime fut "allégée" en dix ans d'emprisonnement et de travaux forcés.
C'est pourquoi se procurer du blé était une chose risquée et délicate.
Mon père opéra d'abord une reconnaissance dans les villages voisins pour trouver où et à qui acheter illégalement du blé Sa profession de matelassier lui donnait une bonne couverture pour ses déplacements et lui fournissait un bon moyen de découvrir quel serait le paysan sûr avec lequel il pourrait conclure cette affaire.
C'est ainsi qu'il se lia d'amitié avec un paysan de ses clients Et par une belle journée d'été, nous nous rendîmes dans son village à une dizaine de kilomètres de Kiev Nous y surveillâmes la récolte d'environ cent kilos de blé bien sec, tout juste mûri, sans avoir reçu les premières pluies le battage et le vannage se firent aussi sous notre surveillance.
Le travail fini, il nous resta deux sacs de blé "surveillé" de cinquante kilos chacun. Pour transporter ce précieux chargement, nous reçûmes l'aide d'un juif qui avait une automobile Il s'arrangea pour le faire en plusieurs voyages Pour tout salaire, il reçut dix Matsoth bien rondes de la meilleure Cacherouth pour la nuit du Séder en plus de sa part ordinaire. Cette livraison sans histoire nous remplit de joie et nous donna un sentiment tout spirituel de satisfaction. C'était pour nous un trésor merveilleux.
Aux yeux de l'enfant que j'étais chaque grain représentait une perle rare de la plus grande valeur.
Il nous restait cependant encore un problème essentiel à résoudre comment conserver ce blé sans qu'il fermente à cause de l'humidité ambiante de notre logement en sous-sol L'ingéniosité juive que rien n'arrête nous vint encore en aide Ma mère cousit des chiffons et en fit des sacs de toile que nous remplîmes de blé. Je les décorai avec de la gouache de différentes couleurs. Ensuite nous tendîmes des fils de fer sous le plafond sur lesquels nous plaçâmes les sacs colorés qui formèrent ainsi un faux plafond du plus bel effet. Ce "plafond" permettait l'aération du blé, évitait qu'il ne s'humidifie, et le protégeait du "mauvais œil" des espions du KGB. Nos voisins non-juifs ne soupçonnèrent jamais ce que recelait ce faux plafond si décoratif qui suscitait leur admiration.
La coutume veut que l'on commence les préparatifs de Pessa'h trente jours avant la fête, mais nous, c'est soixante jours avant que nous nous y mîmes Dès le lendemain de Tou Bichvat (15 Chevat, nouvel an des arbres) nous entreprîmes le tri du blé, en l'examinant grain par grain à la recherche de celui qui aurait gonflé et fermenté Nous procèdàmes à notre aise à cette opération en y consacrant toutes nos soirées pendant près de trois semaines Mon père déclarait à ce sujet "La Mitsvah de Matsah est telle que plus on y met du zèle et plus on y fait attention, plus D nous aide à ne pas enfreindre les interdictions afférentes au 'Hamets". Ces paroles nous encourageaient à faire notre travail avec soin et à examiner attentivement chaque grain.
Le lendemain de Pourim, une fois le tri terminé, nous retournâmes au village où nous avions acheté le blé pour nous mettre en quête d'un paysan qui voudrait le moudre. Nous lui payâmes même un petit supplément pour qu'il nettoie bien les meules et nous laisse les cachériser comme il le faut.
Nous regagnâmes la maison, remplis de joie et de satisfaction, avec notre trésor de farine "Chemourah" à même de satisfaire les plus exigeants.
La cuisson des Matsoth nous prit un jour entier.Je devais tracer des traits sur chaque Matsah avec une roulette spéciale, destinée à cet usage. Toute cette animation qui entourait la fabrication des Matsoth procurait à l'enfant que j'étais un plaisir extraordinaire. De plus cela donnait du piquant à la vie sans charme que nous menions sous le joug communiste.
Fabriquer des Matsoth d'une telle qualité en déjouant la surveillance du KGB écrivit une page supplémentaire dans le grand livre de notre résistance. Ce fut un ajout au trésor d'héroïsme du peuple juif dans cet exil sans fin que nous vivions sous la patte de l'ours russe.
N'allez pas croire que toutes ces Matsoth étaient destinées à notre seul usage. Il ne nous en restait plus à la fin que quelques-unes unes, car nous avions de nombreux "clients" réguliers parmi ceux qui observaient les Mitsvoth. La ration d'une famille moyenne était de neuf Matsoth, et une famille nombreuse pouvait en recevoir jusqu'à dix huit.
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C'est avec des Matsoth "spéciales cacher" et en compagnie de nombreux invités que nous célébrâmes ce Séder, suivant la Halakhah. Nous étions remplis d'un sentiment profond de liberté et d'espoir en notre libération prochaine.
Je me souviens nous restâmes à table presque jusqu'à l'aube, parlant de la sortie d'Égypte. Entre chaque passage de la Haggadah nous chantions des chants évoquant la délivrance à laquelle nous aspirions.
Une émotion particulière nous envahit lorsque nous arrivâmes à la formule "Cette année esclaves, l'année prochaine hommes libres Aujourd'hui ici, l'année prochaine en Erets, Israël". Je pouvais alors distinguer un rayonnement de sainteté émaner du visage de mon père, le transfigurant.
Ses yeux d'aigles fixaient un point imaginaire sur le mur de la pièce comme s'il voulait le percer pour aller jusqu'à la ville de ses désirs, Jérusalem, la Ville Sainte.
(…).
Une fois, alors que faisions cuire les Matsoth, il nous arriva d'oublier de fermer la porte Une gamine de ma classe qui habitait notre maison fit alors irruption en plein milieu de cette opération. Mon père, ruisselant de sueur, se tenait devant le four et je passais ma petite roulette sur les galettes de pâte Lorsque nous nous aperçûmes de sa présence nous fûmes très gênés et nous ne sûmes comment réagir. J'ai déjà dit que les enfants étaient en Russie les délateurs les plus dangereux. On les élevait ainsi dès leur plus jeune âge. Et celui qui dénonçait ses voisins et ses proches était considéré comme un héros. Après quelques instants de stupeur, je me tournai vers elle et lui demandai "Irotska, que cherches tu?" "Je suis venue voir comment vous mettez du sang chrétien dans vos Matsoth", répondit-elle froidement. De tels propos me laissèrent sans voix. J'avais déjà entendu évoquer la haine aveugle et fanatique que nous vouaient les non-juifs Mais à ce point, je ne l'aurais jamais imaginé.
Ces paroles étonnantes ne venaient pas d'une enfant élevée dans un quelconque village perdu et arriéré, au milieu de paysans grossiers et ignorants. Elles venaient d'une fille issue de la couche supérieure de la société russe. Son père était un physicien réputé et sa mère était médecin. Quant à sa grand-mère elle était une artiste célèbre. Qu'une enfant de ce genre puisse recracher des paroles haineuses, aussi absurdes me stupéfia. Je me dis que discuter sur un pied ne servirait à rien, non plus que d'essayer de la raisonner à la sauvette. Je lui proposai donc de revenir le soir même afin que parlions posément de tout cela.
Elle vint le soir alors que maman préparait une Matsah Achirah. Nous avions l'habitude d'en cuire quelques-unes unes avec des œufs. Irotska observa avec une curiosité toute enfantine ma mère travailler la pâte. Je l'invitai à s'asseoir et lui offris une tasse de thé. Je lui dis alors "Iroska, tu sais combien il est dur de trouver des œufs en ce moment. Le froid est à son maximum et c'est la période la plus défavorable pour la ponte. Chaque œuf est une rareté qui coûte très cher. Et malgré cela, tu peux voir que maman casse chaque œuf et l'examine avec soin pour voir si elle n'y trouve pas du sang. Car si c'est le cas, et qu'on y trouve ne fut-ce qu'une toute petite goutte de la taille d'une tête d'épingle, on jette l'œuf à la poubelle malgré son prix. Comment peux-tu croire que nous mélangeons du sang humain aux Matsoth, alors que nous n'hésitons pas à jeter un œuf frais et coûteux lorsque nous y trouvons une goutte de sang à peine perceptible à l'œil? Comment pouvez-vous accuser les juifs de commettre des choses qui vont tellement à l'encontre de leurs traditions? Tu es une fille intelligente Comment peux-tu pu croire à de telles sottises que seule une imagination maladive peut produire?" Son silence laissait supposer que j'avais réussi à la convaincre de l'absurdité de ses propos de l'après-midi. Notre discussion prit fin ainsi.
Irotska vint nous voir pendant la fête Je lui offris des pommes et des noix ainsi que de la Matsah. Elle mangea les fruits mais ne toucha pas à la Matsah. "Irotska", lui dis-je alors, "Tu as pu constater toi-même comment nous préparons les Matsoth et quels sont les ingrédients que nous y mettons. Pourquoi n'en manges-tu pas?" Elle répondit "Je crois à tout ce que tu m'as dit, et j'ai même pu le voir de mes propres yeux. Mais je ne peux avaler la Matsah, elle me reste en travers de la gorge Tu dois savoir que depuis que j'ai l'âge de comprendre on m'a inculqué que les juifs mettent du sang d'enfants chrétiens dans les Matsoth. J'ai été nourrie de cette histoire en même temps que du lait de ma mère, et rien ne pourra jamais m'en libérer".
C'est ainsi que je réalisai que cette haine est enracinée très profondément en eux. Aucune explication raisonnable ne la justifie Elle se nourrit des instincts les plus obscurs surgissant du passé. C'est la haine éternelle et profonde d'Esaü pour Yaacov. Elle doit dater d'avant même la naissance des deux peuples, lorsque les deux frères se disputaient dans le ventre de Rivkah, leur mère. Aucune discussion aucune explication ne peut la déraciner tant elle est ancrée au plus profond de leur âme, depuis des générations. Les récits et les contes n'en sont pas les responsables, car même sans eux elle aurait existé. Ils ne font que la ranimer de temps en temps. Les Russes, et plus particulièrement les Ukrainiens, plus encore que les autres peuples, se sont distingués par le fanatisme de leur haine ancestrale pour les juifs. Ils sont toujours prêts à croire toutes les histoires, même les plus fantaisistes, du moment que l'on y trouve mêlé le nom des juifs. Et ces derniers sont confrontés continuellement avec cette haine tenace.
Mon père me disait à ce sujet "Le mot Yéhoudi commence par la lettre Yod et se termine par la même lettre. Nous ne devons pas oublier que nous ressemblons à cette petite lettre. Si tu la divises ou la coupes, elle reste toujours un Yod, et toujours la plus petite lettre qui existe".

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Aharon Altabé
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