Les fêtes juives
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Pessa'h au cachot.

Notre premier Seder dans une prison soviétique fut remarquable.
Si cette soirée est appelée "Leïl Chimourim, nuit de protection", ce fut pour nous sous haute protection!
Peur et angoisse à la sauce tristesse.
Dès que les geôliers eurent terminé de distribuer notre maigre ration, nous nous rassemblèrent, une vingtaine de prisonniers juifs, assis par terre en demi-cercle, pour "fêter" le Seder.
Nos quatre coupes? Des boîtes de conserve bien nettoyées et "cachérisées", remplies d'eau sucrée.
Lorsque la première coupe fut vide, nous la remplîmes avec … nos larmes. Et c'est ainsi que nous poursuivîmes le Séder et le récit de la sortie d'Egypte.
Nous n'avions jamais saisi avec une telle clarté le sens de l'esclavage et de la sortie d'Egypte.
Un des prisonniers, qui avait une voix agréable, récita à mi-voix la Haggadah, et nous la murmurâmes avec lui. Il ne s'agissait pas de faire du bruit et de laisser les surveillants se douter de ce qui se tramait dans l'enceinte même de la "Terre Promise" de Staline: un rituel religieux organisé dans ce saint des saints de la dictature communiste!
Le second Séder se passa de la même façon. Notre seul repas fut quelques carreaux de sucre économisés sur la ration des jours précédents.
Le quatrième jour de
Pessa'h, alors que nos compagnons d'infortune étaient occupés à consommer leur bol d'eau à la soupe, la porte s'ouvrit brutalement. Plusieurs gardiens en uniforme firent irruption dans la cellule, comme pour éteindre un incendie, en hurlant.
"Qui sont les mutins qui ont organisé cette grève de la faim? Qui a refusé sa part de nourriture?"
Le surveillant chef compta ceux qui ne mangeaient pas. L'un d'entre nous commença à expliquer qu'il ne s'agissait pas d'une grève de la faim, qu'il n'y avait pas là de mutinerie, mais que nous avions simplement refusé certaines nourritures par crainte de "levain".
Le surveillant, qui me connaissait, moi et de deux amis, pour être des "meneurs contre révolutionnaires" avérés nous fit appeler et nous avertit des conséquences graves de nos agissements "contre le régime des travailleurs". Il était clair qu'il allait nous arriver quelque chose.
Dès qu'ils furent partis, je consolai mes compagnons. "Ceux qui accomplissent une Mitsvah ne peuvent être lésés", surtout lorsqu'il s'agit d'une épreuve pour leur foi.
Une heure plus tard, le surveillant chef vint nous convoquer "avec le paquetage". C'était la formule utilisée pour appeler ceux qui sont convoqués pour une séance de torture ou un exil lointain, ou pire encore…
De couloir en couloir, de porte verrouillée en porte verrouillée, nous fûmes conduits dans un bureau cossu, devant un haut gradé à l'allure désagréable. Durant deux heures, il nous questionna, puis décréta "trois jours en cachot sans manger. Juste de l'eau chaude!".
Il agita la cloche qui se trouvait sur son bureau, et un soldat en uniforme du NKVD rentra dans la pièce, et se mit au garde à vous, raide comme un clou.
Nous traversâmes de nouveaux couloirs obscurs, des portes verrouillées, des escaliers vers un énième sous-sol, et fûmes jetés dans un petit cachot, éclairé par un tout petit guichet, meublé d'un seul lit.
Nous n'avions pas perdu le moral, certains que toutes les souffrances peuvent nous arriver lorsque notre foi est en jeu, et surtout pour une Mitsvah aussi importante que s'abstenir de 'Hamets à
Pessa'h. La faim avait pour nous bon goût.
Vers minuit, alors que nous essayions de dormir sur la seule couchette du cachot, la porte s'ouvrit. L'officier qui nous avait interrogés entra dans la cellule, et la porte fut fermée de l'extérieur par un gardien.

"Gare à vous si vous osez à nouveau vous rebeller contre le règlement de la prison!" hurla-t-il d'une voix menaçante, dont l'écho se fît entendre jusqu'au planton de garde dans le couloir. Il se planta devant le guichet, qu'il cachait complètement.
Et il continua de nous dérouler une longue liste de menaces, d'accusations, d'insultes et toute la hargne qu'un officier du NKVD peut agiter.
Tout en nous menaçant, il porta la main sous son manteau. Un frisson nous parcourut: il allait sortir son pistolet … Il en sortit un paquet enveloppé dans un vieux papier journal, et nous fit un clin d'œil. "Criminels comme vous, vous le regretterez" hurla-t-il à nouveau avant de sortir en claquant la porte.
Nous restâmes cloués par la crainte. Ouvrir le paquet? Il contenait sûrement quelque objet interdit, dont ce manipulateur allait nous attribuer la possession pour mieux nous liquider. Mais comment le faire disparaître?
Dès que nous fûmes apaisés, nous ouvrîmes le paquet, avec mille précautions. L'un d'entre nous s'était posté devant le guichet, pour empêcher le planton de voir ce qui se tramait. A notre grande surprise, le paquet ne contenait que … trois Matsot rondes, faites à la main.
Comment ne pas crier notre étonnement? Ce ne pouvait être que le Prophète Elie lui-même, qui était venu nous apporter ce cadeau inestimable, crime à l'époque stalinienne et entre les mains mêmes de Staline. Nous n'osions même pas nous parler à voix basse, de peur d'hurler de joie.
Il ne nous fallut pas longtemps pour faire disparaître toute trace du "crime", et même les dernières miettes furent mangées avec délice.
Le lendemain matin, après avoir repris nos esprits, il nous apparut que notre sentence "trois jours en cachot sans manger. Juste de l'eau chaude!" était le temps qu'il fallait pour terminer la fête sans être taxé de rébellion et de grève de la faim. La punition devenait une récompense, sinon un encouragement!
Les deux nuits suivantes, à minuit précise, la porte s'ouvrit à nouveau, avec un flot de menaces et d'insultes, et l'officier nous tendit à nouveau -grondant et hurlant- un petit paquet de Matsah.
Au lendemain de Pessa'h, nous fûmes reconduits à notre cellule. Nos compagnons de cellule ne purent comprendre la raison ni de notre retour inattendu, ni de notre moral au plus haut, et nous fimes attention à ne rien laisser filtrer de cette heureuse histoire.

Récit de Dr Leïb Tchaszkesz,
Paru dans "Chearim" Pessa'h 5729.
Traduit et adapté de Si'hat Hachavoua 955, Pessa'h 5765