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Les fêtes juives
Un dossier Alliance
Réalisé par Aharon
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Ce que seul Pourim peut accomplir

J’avais dix-neuf ans et, élevé à Jérusalem dans une famille très religieuse, je portais un manteau noir, des Peot (papillotes) et une barbe assez fournie. Comme mes frères, j’étudiais à la Yechiva Etz Haïm, j’étais un bon élève et déjà mes parents recevaient pour moi des propositions de mariage.
C’est à New York que je fus présenté à une jeune fille et, dès les fiançailles célébrées, le mariage fut prévu pour l’été. Mes parents voulaient que nous nous installions à Jérusalem, ses parents préféraient New York. Finalement on conclut: "Que le jeune couple choisisse!"
Mais nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord et, aux environs de Pessa’h, nous avons brisé l’accord de fiançailles. J’étais bouleversé et mes parents aussi. Ils insistaient pour que je retourne en Israël. Mais j’étais trop honteux de revenir seul. Je restai donc aux Etats-Unis. Un de mes amis, aussi originaire de Jérusalem, me dit qu’il y avait du travail possible pour moi à Cleveland. L’idée me parut intéressante et je l’y accompagnai.
Là-bas, la vie était différente : je ne baignais plus dans le cocon du quartier ‘hassidique et, petit à petit, je troquai mon manteau noir pour l’uniforme jean et tee-shirt, je rasai ma barbe et, encouragé par mes nouveaux amis, je touchai à toutes les fantaisies de la vie américaine. Toutes!
Evidemment je ne pouvais me résoudre à révéler à mes parents ce que je devenais. Ils savaient que j’étais à Cleveland, ils supposaient que j’étudiais…
A l’époque de Pourim, je rendis visite à des cousins qui habitaient à New York, dans le quartier de Crown Heights, bien avant que celui-ci ne devienne un bastion du mouvement Loubavitch. Bien entendu, mes cousins eurent du mal à me reconnaître…
Après avoir participé avec eux au repas de Pourim, je sortis me promener. Soudain j’aperçus deux ‘Hassidim qui couraient à toute vitesse :
"Que se passe-t-il? Y-a-t-il un incendie? " leur demandai-je, surpris.
"Nous nous rendons à la réunion ‘hassidique avec le Rabbi de Loubavitch". Et ils me désignèrent la synagogue plus connue sous le nom de 770 Eastern Parkway.
Je les suivis et aperçu des centaines de ‘Hassidim écoutant avec attention un homme que je supposais être le Rabbi.
Il faisait chaud et il y avait beaucoup de monde. J’aurais voulu partir, ce n’était vraiment pas un endroit pour moi.
Mais juste quand cette idée me traversa l’esprit, le discours s’arrêta et les ‘Hassidim se mirent à chanter. Je chantais avec eux.
Puis le silence se fit soudainement et le Rabbi se remit à parler : à propos du monde futur, de Machia’h et du fait que seule la fête de Pourim serait maintenue à ce moment-là.
Je ne me souviens pas de tout, mais j’étais fasciné par ses belles explications. Je fus particulièrement ému quand il dit qu’à Pourim, la "Nechama", l’âme du Juif est encore plus révélée et sensible qu’à Yom Kippour.
Je me raidis: j’avais vaguement l’impression que le Rabbi parlait maintenant de moi. Il expliquait que le mauvais penchant était un artisan intelligent, un expert: d’abord il se présente à un jeune homme et le convainc de quitter la Yéchivah et d’aller travailler car, après tout, "il n’y a pas de Torah sans farine" (Pirkei Avoth 3, 17). Puis il le persuade que "en Amérique, c’est différent", qu’il faut savoir s’adapter, que "le temps, c’est de l’argent" et qu’il ne faut pas le gaspiller à prier et à mettre les Téfilines.
Le Rabbi décrivait exactement ma descente spirituelle étape par étape et concluait en disant que "même Yom Kippour ne suffirait pas à faire revenir ce jeune homme.
Mais alors vient Pourim, le moment de vérité, quand un Juif affirme: "Je ne me prosternerai pas! " Sa Nechama se réveille et il peut remonter hors du puits! ".
Plus le Rabbi parlait, plus mon visage me brûlait. Je savais bien que le Rabbi parlait de moi.
Je tentais de me rassurer: même si tous les détails coïncidaient, le fait est que le Rabbi ne pouvait même pas me voir.
Mais il continuait: "En particulier quand le jeune homme vient de la Terre Sainte, de Jérusalem la ville sainte; il est même possible qu’il se trouve ici même s’il pense qu’on ne le voit pas. Proche mais pas visible. Vu mais… de loin…"
La seule chose qui me rassurait, c’était que personne ne pouvait comprendre, nul ne trouverait dans la foule un jeune homme barbu habillé comme à Jérusalem.
Le Rabbi s’arrêta, les chants reprirent. Les ‘Hassidim levaient leurs verres de vodka pour souhaiter "Le’haïm", "A la vie" au Rabbi. Je levai la tête.
Tout le monde me regardait. Le Rabbi me fixait et me fit signe de dire "Le’haïm". Quelqu’un me donna un petit verre, un autre le remplit, mais le Rabbi insista: "Un grand verre! "
Je protestai: jamais je ne pourrais boire autant! Le ‘Hassid chuchota: "Dis juste Le’haïm! ". Mais le Rabbi me fit signe de finir le verre! Puis il me dit: "Encore un verre! " Je bus la seconde coupe jusqu’à la dernière goutte.
Je ne me souviens plus de rien sauf que je me suis réveillé, couché sur un banc, en compagnie de ‘Hassidim qui, comme moi, avaient bien bu. C’était tôt le matin…
Ce qui m’est arrivé ce jour, je ne l’ai jamais raconté à personne. C’était un secret entre le Rabbi et moi-même.
Aujourd’hui, revenu à une vie de Torah, j’habite à Jérusalem avec mon épouse, une remarquable femme religieuse, et mes magnifiques enfants.
Il m’est arrivé de retourner à New York; chaque fois, je voulais retourner chez le Rabbi, le remercier. Mais j’avais peur: comment pouvais-je approcher quelqu’un qui voyait à l’intérieur de moi comme si j’étais en verre?
Cette année, je suis retourné chez le Rabbi, j’ai osé retourner chez le Rabbi.
Je me suis rendu au Ohel, 226-20 Francis Lewis Blvd. à Queens, sur son tombeau et j’ai murmuré, dans le vent, entouré de ces murs qui ont entendu tant de psaumes et de prières, oui j’ai enfin dit: "Merci Rabbi! "

Traduit par Feiga Lubecki

Aharon
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