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Les fêtes juives
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Pourim de Rhodes

Rhodes, 1840.
Hamanas, un Grec fort riche, était le grand magnat des éponges de Rhodes, l'île de la mer Égée, à quelques kilomètres au sud du port turc de Smyrne.
Une flotte de petits bateaux travaillait pour Hamanas, pêchant les éponges qu'il exportait à Smyrne en Turquie, et à Salonique en Grèce. Il avait le monopole tacite de ce commerce dans l'île et en profitait pour exploiter sans vergogne les pauvres pécheurs qui exposaient souvent leurs vies dans l'exercice de ce métier dur et ingrat. Ils avaient l'habitude de partir à deux dans de petites embarcations non loin des côtes de Rhodes et des nombreuses îles avoisinantes.

UN METIER A RISQUES
Pendant que l'un des hommes tenait le gouvernail, l'autre plongeait, armé d'une sorte de trident dont il se servait pour détacher les éponges et les emporter à la surface. Inlassablement, le pêcheur plongeait dans l'eau, retenant son souffle jusqu'à la limite de ses forces, à la recherche des éponges. S'il avait la chance d'en trouver, il remontait à la surface et les déposait au fond de l'embarcation. Puis il emplissait d'air ses poumons et plongeait à nouveau. Souvent, il remontait respirer avant d'avoir rien trouvé.
Sans parler des précautions qu'il devait prendre pour éviter les pieuvres qui, aux aguets au creux des rochers, infestaient les eaux. C'était un métier précaire, dangereux et qui ne nourrissait pas son homme.
Le plongeur répétait ainsi son manège jusqu'à l'épuisement de ses forces. Alors son compagnon prenait la relève à son tour, tandis que le premier pêcheur, reprenant haleine, se mettait au gouvernail. Cela durait toute la journée, avec une brève pause pour le déjeuner. Tard dans l'après-midi, les pêcheurs regagnaient le rivage où leurs femmes et leurs enfants les attendaient impatiemment.
C'était au tour des hommes de se détendre.
Les femmes et les enfants étalaient les éponges au soleil afin que la matière organique qu'elles contenaient se décomposât. Puis il fallait battre les éponges, les laver, les sécher, enfin les enfermer dans des sacs qu'on transportait aux entrepots d'Hamanas. Celui-ci, nous l'avons dit, rémunérait chichement le labeur épuisant de ces pêcheurs misérables.

LA CONCURRENCE DES NEGOCIANTS JUIFS
Il y avait dans l'île d'autres négociants en éponges, mais la plupart étaient les agents d'Hamanas; ils comptaient un certain nombre de juifs.
Voyant combien le "magnat" pressurait tout le monde autour de lui, ces derniers décidèrent de se charger eux-mêmes, et sans intermédiaire, de leurs exportations.
Pourquoi ne le feraient-ils pas, après tout? La communauté juive locale entretenait des rapports étroits avec celles de Smyrne et de Salonique, il serait facile d'établir des contacts commerciaux avec des frères juifs parlant la même langue et soumis aux mêmes lois de la Torah.
Pour ne pas entrer en compétition ouverte avec Hamanas, ils choisirent de se spécialiser dans les produits de qualité supérieure, et bien vite leurs efforts furent couronnés de succès. Ils améliorèrent les salaires des pauvres pêcheurs, et il ne fallut pas longtemps pour que leur réputation d'hommes ayant le respect du travail d'autrui leur attirât les meilleurs pêcheurs d'éponges de l'île.
Mais ces succès ne pouvaient laisser indifférents les négociants chrétiens. Surtout que l'intervention des commerçants juifs changeait les conditions du marché du travail. Les chrétiens se virent obligés d'emboîter le pas à leurs concurrents involontaires et d'augmenter les salaires des pêcheurs.
Autant de manque à gagner qu'il fallait subir par la faute des commerçants juifs! La haine s'empara de leurs cœurs; elle ne fit que grandir.
L'un des meilleurs pêcheurs d'éponges d'Hamanas était un Grec nommé Métaxas. Lui et son fils formaient une excellente équipe. Tous deux étaient aussi bons nageurs que plongeurs, et le produit de leur pêche était habituellement le meilleur de cette petite flotte côtière.
Chaque semaine, Métaxas rapportait à Hamanas une importante provision d'éponges. Mais en dépit de cela, lui et sa famille vivaient dans la plus grande pauvreté. Une initiative de son patron l'avait mis, et pour longtemps, à sa merci. Hamanas, rusé comme il était, avait en effet avancé une certaine somme d'argent à Métaxas qui voulait s'acheter un bateau et l'équiper. Ce n'était pas là une fantaisie superflue; le vieux bateau avait tant servi Il était désormais rebelle à toute réparation.
A partir de ce jour, Métaxas devint l'éternel débiteur d'Hamanas. Eternel pour la raison bizarre que la dette, au lieu de diminuer à mesure des retenues régulières opérées sur les salaires du pêcheur et de son fils, augmentait au contraire. Était-ce parce que l'intérêt calculé par Hamanas était exorbitant, ou parce que ce dernier trompait simplement son débiteur?
Métaxas se posait la question sans pouvoir y répondre.
Mais c'était ainsi. Et Hamanas pouvait à tout moment confisquer bateau et matériel, et même faire jeter le pauvre pêcheur en prison.

UN GRAND MALHEUR
Ce dernier et son fils, désireux de se débarrasser de ce poids, faisaient d'immenses efforts, s'épuisaient. Dans le même temps, la pêche devenait malheureusement de plus en plus ardue.
Dans les eaux peu profondes, il restait peu de ces "fleurs marines" (en fait les éponges sont plutôt des "animaux" marins de l'espèce la plus inférieure); il devenait nécessaire de plonger à des profondeurs toujours plus grandes.
Le jeune Métaxas, à qui son âge permettait de garder plus longtemps son souffle, plongeait de plus en plus souvent. Le vieux restait à la surface. Il connaissait assez la grande habileté de son fils; cela ne l'empêchait pas toutefois d'éprouver quelques inquiétudes quand le jeune homme, disparaissant sous l'eau, ne remontait pas assez vite. Pour ce père anxieux, ces plongeons étaient toujours trop longs.
Puis un jour, ce qu'il redoutait le plus, sans oser se l'avouer, arriva. Le jeune homme avait plongé comme à son habitude, mais il tardait à reparaître à la surface.
Métaxas comprit aussitôt que son fils avait des ennuis. Il plongea et se mit désespérément à sa recherche. Le cœur battant, il allait à droite et à gauche; mais son souffle était court, il dut remonter à la surface pour respirer.
Finalement, il repéra une sorte de nuage sombre dans l'eau au fond d'un rocher, signe certain de la présence du mollusque tant redouté, dont il connaissait si bien les grands yeux étincelants et les huit tentacules semblables à des serpents et parsemées de leurs puissantes ventouses.
Le cœur battant à se rompre, Métaxas suivit le noir sillage. Aucun doute qu'au fond du rocher la pieuvre se cachait, tenant captive sa proie, le corps sans vie du jeune homme.
C'était comme il l'avait pensé. Brandissant le couteau à la lame acéré dont il s'était muni, Métaxas affronta l'énorme bête, frappant et coupant dans ces bras visqueux avant qu'ils pussent s'entortiller autour de lui et l'immobiliser à son tour. Puis, tout à coup, la pieuvre battit en retraite, lâchant sa proie et disparaissant dans un jet de liquide noirâtre
Métaxas, à la limite de ses forces, remonta à la surface emportant le corps de son fils. Il tint la tête de celui-ci hors de l'eau, mais le jeune homme ne donnait aucun signe de vie.
Le bateau, abandonné au gré du vent, allait à la dérive. Bien qu'épuisé, le vieux pêcheur n'avait d'autre choix que de nager jusqu'à lui, pour ensuite se laisser porter jusqu'au rivage. Ce qu'il fit au prix de très grands efforts. Une fois dans le bateau, le désespoir lui fit réunir le peu de forces qui lui restaient pour essayer de ranimer le noyé. Il tenta tout; rien n'y fit.
Entre-temps, des pêcheurs avaient repéré le bateau allant à la dérive; ils le tirèrent rapidement jusqu'au rivage.
Là, ils transportèrent les deux corps - celui du jeune homme mort et celui du père au dernier degré de l'épuisement - dans la cabane où logeait la famille.

LA COLÈRE DES PÊCHEURS
Le malheur qui frappait celle-ci éveilla la colère de tout le village, formé en majeure partie de pêcheurs.
Le lendemain matin, ces derniers, au lieu de prendre la mer, se rendirent chez Hamanas. Ils accusèrent celui-ci d'être cause de la mort du jeune Métaxas et exigèrent, d'abord qu'il annulât la dette par le moyen de laquelle il exploitait sans le moindre scrupule le vieux pêcheur, ensuite une augmentation de salaire; faute de quoi, ils menaçaient d'aller offrir leurs services aux négociants juifs.
Hamanas leur exprima ses regrets d'avoir perdu le plus habile de ses pêcheurs d'éponges. Quant à leurs revendications, il promit d'en discuter avec les autres négociants.
Des jours, puis des semaines passèrent. Les pêcheurs finirent par perde toute confiance en Hamanas. La colère les gagnait à nouveau contre ce patron qui s'enrichissait cyniquement à leurs dépens. Seul le vieux Métaxas ne disait mot. Tout lui était désormais indifférent. Un seul but lui restait dans la vie : se débarrasser le plus vite possible de sa dette envers Hamanas.

Un invité de marque
La luxueuse maison d'Hamanas brillait de tous ses feux. Ce dernier recevait un invité de marque, Youssouf Pacha, le gouverneur de l'île. La table était chargée des mets les plus délicats et des vins les plus fins, et dont l'hôte se délectait.
Ce qui le mettait dans d'excellentes dispositions pour écouter d'une oreille favorable les doléances d'Hamanas.
Ce dernier se plaignait en effet de la concurrence des négociants juifs. "Ils portent préjudice à mon commerce; ils attirent à eux mes meilleurs pêcheurs en leur offrant des rémunérations plus élevées, ce qui m'oblige à faire de même dans la même proportion afin de ne pas les perdre.
Cela ne peut durer, il faudra mettre vu terme à cette concurrence ruineuse pour moi!"
Et pour donner plus de force à ses paroles, Hamanas ajouta que si le gouverneur l'aidait à se débarrasser des négociants juifs, il l'associerait à ses affaires. C'était un argument de poids auquel Youssouf Pacha n'était pas insensible.

LE FILS D'HAMANAS DISPARAIT
Youssouf Pacha haïssait les juifs au moins autant qu'Hamanas.
Mais comment se débarrasser d'eux, cela était une autre affaire. On vivait au 19ème siècle, non au Moyen Age. Expulser des citoyens laborieux et honnêtes sous le seul prétexte qu'ils étaient juifs était impensable.
S'il pouvait trouver une accusation plus sérieuse, ce serait différent. Mais qu'inventer?
A ce moment, une servante entra précipitamment. Son visage était très pâle et elle tremblait de tous ses membres; visiblement elle était en proie à une grande émotion.
Hamanas et son hôte se dressèrent d'un seul mouvement. Au prix de grands efforts, la servante put à peine balbutier quelques mots : le fils unique d'Hamanas, un enfant de cinq ans, avait disparu.
Hamanas, bouleversé, ordonna à tous ses serviteurs d'aller sur-le-champ à sa recherche.

LA JOIE DE YOUSSOUF PACHA
Youssouf Pacha jugea opportun d'écourter sa visite. Il dit toute sa sympathie au père accablé, et promit d'envoyer quelques-uns de ses hommes pour aider aux recherches.
Mais dans son for intérieur le gouverneur jubilait. L'occasion unique qu'il attendait s'offrait enfin à lui.
On était à un mois de la fête israélite de Pâque, rien de plus indiqué que d'accuser les juifs d'avoir enlevé le garçon pour l'égorger à des fins rituelles.
Certes, Youssouf Pacha savait que l'accusation selon laquelle les juifs incorporaient du sang dans la Matsah était aussi stupide qu'atroce.
Il savait mieux que personne que la Loi judaïque ne permet pas à l'Israélite d'avaler fût-ce une goutte de son propre sang quand par exemple sa gencive saigne; et que les juifs salent et trempent leur viande afin de lui faire régurgiter tout le sang qu'elle contient, avant qu'elle soit rituellement apte à la consommation.
Mais que le gouverneur le sût importait peu. Le peuple ignare serait facile à persuader que le garçon avait été enlevé parce que les juifs avaient besoin de son sang pour leur Matsah. S'appuyant sur cette accusation, Youssouf Pacha aurait une excellente raison de chasser ces derniers de Rhodes. Cela fait, il deviendrait de surcroît l'associé d'Hamanas, et partagerait les bénéfices considérables d'un commerce dont ils auraient désormais le monopole exclusif.
Le gouverneur rentra chez lui et donna l'ordre qu'une escouade de sa milice allât aider Hamanas dans ses recherches.
Une autre escouade devait accompagner Youssouf Pacha chez le Rabbin Yaacov Israël.
Il le trouva à table, en compagnie des sept dirigeants de la communauté.
Ils célébraient ensemble la fête de Pourim, ignorant tout de la calamité qui, par les soins du gouverneur et de son ami Hamanas, allait s'abattre sur eux.
Sans autre forme de procès, Youssouf Pacha arrêta le Rabbin et ses convives sous l'inculpation d'avoir enlevé le jeune fils d'Hamanas dans le but de le tuer à des fins rituelles.
Cette arrestation créa la panique au sein de la collectivité juive.
Elle se réunit aussitôt dans la synagogue afin d'observer un jeûne et de prier pour que Dieu accomplît le miracle qui ferait éclater leur innocence aux yeux de tous.
Entre-temps, le gouverneur ouvrit une "enquête". Les inculpés subirent un interrogatoire assorti de cruelles tortures, qui se répétèrent jour après jour, sans répit.
Le but en était clair leur extorquer un aveu conforme, sinon à la vérité, du moins au désir de leurs bourreaux. Ils résistèrent tant qu'ils purent; mais certains d'entre eux finirent par faiblir et par "avouer" ce qu'on attendait d'eux.
L'aveu obtenu, Youssouf Pacha prépara, avec toute la publicité et la pompe imaginables, un procès public destiné à donner au monde entier la "preuve" éclatante du meurtre rituel auquel recouraient les juifs quand vient la fête de Pâque.
S'appuyant sur cela, il espérait que le Sultan l'autoriserait enfin à chasser de Rhodes les juifs.

MÉTAXAS AGIT
Pendant ce temps, quelques moines fanatiques, opérant de leur côté, conditionnaient la populace, l'excitant, attisant la haine qui couvait dans les cœurs. Dans leurs discours enflammés, ils traitaient les juifs "d'assassins" et de "vampires".
Hamanas, lui, veillait à ce que cette fièvre meurtrière ne tombât point, particulièrement dans les villages où abondaient les pêcheurs.
Au début, ces derniers tombèrent dans le piège, entraînés par l'agitation générale. Mais bien vite ils se rendirent compte qu'il était contraire à leur intérêt d'apporter leur appui à la cause que défendait Hamanas.
Car à quoi tendait ce dernier sinon à se débarrasser de la concurrence juive si préjudiciable à ses affaires?
Le vampire, c'était lui, non les Juifs! Il s'était engagé à augmenter leurs rémunérations, et n'avait pas tenu sa promesse. Ils n'avaient que trop patienté; de bonnes paroles, autant qu'ils en voulaient; c'était tout ce qu'ils avaient obtenu!
Les pêcheurs d'éponges, conscients de la vérité que cachait cette situation, se réunirent un soir pour en discuter.
Métaxas vit qu'aucun d'eux n'avait le courage d'exprimer ouvertement ses griefs contre le puissant patron Hamanas. Il fallait que quelqu'un osât. Alors il se leva et dit d'un ton ferme :
"Pourquoi avoir peur d'une vérité qui saute aux yeux de quiconque: Hamanas est en train de nous presser comme - c'est le cas de le dire - on presse une éponge.
Cessons de travailler pour lui; travaillons plutôt pour les négociants juifs. Si vous acceptez que je parle en notre nom à tous, j'irai discuter la chose avec eux
".
Devant tant de détermination, un seul cri, un seul mot sortit de toutes les bouches : "D'accord! "

LE SECRET DU COMPLOT
Métaxas alla trouver, parmi les négociants juifs, celui dont l'autorité était admise par tous, et qui jouait le rôle de chef en cas de décisions importantes à prendre.
Et il lui dit que les pêcheurs d'éponges de son village étaient, comme lui-même, prêts à vendre le produit de leurs pêches aux commerçants juifs plutôt qu'à Hamanas.
Le négociant fut très surpris des propos de Métaxas. Et il y avait de quoi l'être. La haine antisémite était à ce moment-là à son paroxysme, et voilà qu'un grand nombre de chrétiens préféraient avoir affaire aux juifs plutôt qu'à leurs propres coreligionnaires.
Le commerçant exprima toute sa gratitude à Métaxas, mais il se vit obligé de décliner l'offre.
"Voyez-vous, dit-il avec franchise au pêcheur d'éponges, "vu les circonstances, nous juifs ne saurions être trop prudents; nous devons nous abstenir de tout geste qui risquerait d'attiser encore davantage - à supposer que ce soit possible - la haine d'Hamanas.
Vous savez le grand danger qui nous menace actuellement. Croyez-moi, je suis désolé de refuser, mais je ne puis faire autrement..."
Métaxas fut profondément déçu. "Je ne vous comprends vraiment pas, vous juifs. Cette crapule d'Hamanas vous accuse faussement d'un crime odieux; une occasion se présente de vous venger, et vous refusez tout simplement d'en profiter...
A votre place, je serais heureux d'enterrer de mes propres mains ce vampire!"

Le négociant était tout stupéfait. Il avait devant lui un homme qui semblait tout à fait sûr que l'accusation dont on accablait les juifs était fausse.
De plus, il brûlait du désir de venger la mort de son fils. Cachait-il quelque chose qu'il savait au sujet du complot? Le commerçant juif décida d'agir sous le coup de l'inspiration.

"RAMÈNE L'ENFANT!"
"Si tu veux réellement te venger d'Hamanas", fit-il, "je te dirai, moi, la meilleure manière de le faire.
Tu sais bien que l'accusation dont nous sommes l'objet est sans fondement. Il est plus que probable qu'un de nos ennemis a enlevé et caché l'enfant; à moins qu'Hamanas lui-même ne l'ait fait disparaître le temps qu'il faut pour se débarrasser de nous.
Cela fait, il aurait le monopole exclusif du commerce des éponges. Alors, vous les pêcheurs serez perdus; l'exploitation dont vous êtes victimes serait pire que jamais.
"Tandis que si le garçon pouvait être retrouvé et ramené sain et sauf chez lui, la vérité éclaterait aux yeux de tous : la preuve serait faite que c'était un complot monté de toutes pièces par Hamanas. Il en subirait les conséquences, il serait moralement ruiné.
Nous pourrons alors conclure un accord avec toi et les autres pêcheurs, accord qui vous permettra à tous de gagner décemment votre vie... "
A mesure qu'il parlait, le commerçant, qui observait attentivement Métaxas, voyait qu'il avait touché juste. Il marquait des points.
Pour consolider son avantage, il poursuivit en faisant appel aux sentiments d'un père qui sortait à peine d'une terrible épreuve.

LA VÉRITÉ ÉCLATE

"Tu sais, Métaxas, ce que c'est que de perdre un fils qu'on chérit, un garçon innocent, victime de la cupidité d'un homme sans scrupules.
C'est une perte irréparable puisque tu ne peux le ramener à la vie. En revanche, tu assureras la vie à des centaines d'enfants innocents en déjouant le complot d'Hamanas.
Métaxas, tu es un homme bon et honnête. je te le demande avec toute la force dont je suis capable : ramène, si tu peux, le fils de ton ennemi. Tu sauveras ainsi beaucoup de vie; et en même temps tu tireras la meilleure "vengeance" de celui qui t'a fait tant de mal".
Métaxas quitta sans un mot le négociant juif.
Cette nuit-là, un petit bateau, manœuvré par un rameur, glissait silencieusement sur l'eau, en direction de la petite île de Sira, à quelque distance de Rhodes.
L'homme penché sur ses rames n'était autre que Métaxas. Il avait décidé de ramener le fils d'Hamanas.
C'était lui qui l'avait enlevé et caché chez son beau-frère qui vivait dans la petite île voisine.
Le lendemain s'ouvrit le grand procès.
Au plus fort de son déroulement, alors que les témoins se succédaient à la barre et témoignaient "sous la foi du serment", accablant les Juifs et affirmant qu'ils se livraient bel et bien aux meurtres rituels dont on les accusait, le fils d'Hamanas parut en pleine salle d'audience.
Ce fut comme un coup de tonnerre.
Une houle immense secoua l'assistance. Il y eut un brouhaha indescriptible. Quand l'ordre put à grand-peine être rétabli, les accusés juifs furent aussitôt acquittés. On les relâcha sur-le-champ.
Ce fut alors le tour de Youssouf Pacha et d'Hamanas.
Toutes les conséquences du terrible complot s'abattaient sur leurs têtes.
Le Sultan était furieux que le gouverneur qui représentait l'autorité suprême dans l'île de Rhodes eût tourné en ridicule son maître aux yeux de toutes les Cours d'Europe et d'Asie.
Il prit aussitôt un firman (décret) interdisant une fois pour toutes l'accusation de "meurtre rituel" contre les juifs.
Youssouf Pacha essaya de rejeter toute la faute sur Hamanas, et celui-ci lui rendit la pareille. Tentatives réciproques vouées, bien entendu, à l'échec.
Le Sultan les bannit tous deux de Rhodes, accompagnant cette mesure de châtiments que l'un et l'autre avaient bien mérités.
Ce que le négociant juif avait prévu, lors de la visite de Métaxas, se réalisait.
La communauté israélite de Rhodes se débarrassait ainsi de ses deux ennemis mortels. II ne lui restait qu'à rendre grâces à D.ieu de l'avoir, encore une fois, si miraculeusement sauvée.
Ce quelle fit avec toute la ferveur dont elle était capable.

Le Sultan turc Abed Almagid fit parvenir aux Juifs de l'île un décret déclarant que l'accusation était fausse, et leur demandant de conserver ce document pour les laver de tout soupçon à l'avenir.
De cette date, le 14 Adar fut célébré avec une joie redoublée: la délivrance du Peuple Juif en général, et la délivrance de la communauté de Rhodes en particulier.



Extrait de Conversation avec les Jeunes

(L'histoire entière est racontée notamment dans Sippourei Ha'Hag - Pourim, de Mena'hem Mendel
Une version plus historique: http://www.akadem.org/photos/contextuels/3464_4_Pourim_Rhodes.pdf)

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