Les fêtes juives
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Un invité inattendu.

Dix ans de travaux forcés en Sibérie!
Le verdict vient de tomber, dans cette salle d'audience qui ressemble fort à un théâtre.
Sur scène, le juge communiste, flanqué de deux gamines d'une vingtaine d'années, "représentant le peuple". Reb Chmouel Pruss, "Moulay" et son ami Reb Yossef Motchkin viennent d'être condamnés à dix et cinq ans de travaux forcés pour activité "hassidique-sioniste-contre révolutionnaire".
Entendez que ces deux jeunes gens sont des élèves de Rabbi
Yossef Its'hak Schneerson, et que bien que recherchés activement par la police soviétique ils ont réussi à mener des activités de soutien aux Talmud Torah, recrutement d'élèves et de professeurs, de Cho'hatim,  construction de Mikvé, soutien aux familles dont les membres ont été arrêtés par la "justice" russe.
Seule et appréciable consolation: ils seront envoyés dans le même camp de travail, "Anoaguiz" aux confins de l'Asie. Ils pourront ainsi s'unir et se conforter mutuellement pour observer Chabbat, garder la barbe ou manger cacher.
Leur premier Roch Hachanah se passa relativement bien. Ils avaient réussi à se procurer un Choffar, allez savoir comment, et avaient sonné aux petites heures du matin, dans un recoin perdu de cet immense camp de travail.
Pour Kippour, ils avaient réussi, chacun séparément, à se soustraire aux corvées du jour et à se cacher pour passer la journée à se recueillir et à tenter de se souvenir de bribes de la prière.
Mais lorsque
Souccot arriva, cela devint plus difficile.
Souccot est la fête qui donne le plus la perception de la sainteté présente dans le monde. Souccot sans Souccah? On a beau être dans un camp de travaux forcés, on n'est pas dispensé des Commandements!

Avraham, un juif de Georgie qui avait été envoyé au camp pour divers méfaits, s'était pris d'amitié avec ces deux 'Hassidim. Loin de toute connaissance du judaïsme et de toute pratique des Commandements, il n'en appréciait pas moins la compagnie de ces deux religieux perdus dans la steppe.
Son travail consistait à coudre ou à réparer les casquettes et les bonnets des officiers du camp. Il avait un coup de mains qui l'avait rendu indispensable, et même des officiers de l'armée stationnés aux environs s'adressaient à lui pour leurs couvre chefs. Les petits services qu'il rendait aux uns et aux autres étaient récompensés par des petits services que les uns et les autres lui rendaient.
Le fait qu'il était en plus le chef de la maffia du camp n'enlevait rien à son personnage. Les hommes de sa bande faisaient régner leur ordre au sein du camp, punissaient ou récompensaient en fonction d'une justice parallèle.
Mais il brûlait au fond de lui un petit quelque chose de juif, qui avait su forcer le respect devant ces deux 'Hassidim.
Il s'aperçût vite du désarroi de Moulay, habituellement plein d'entrain et d'optimisme.
"Tu comprends, la fête de
Souccot  arrive et nous avons besoin d'une Souccah, mais je ne sais pas comment arriver à en construire.
Et comment ça se construit?"
Moulay expliqua à Avraham à quoi ressemble une Souccah. Celui ci hésita un instant, puis trancha "Ne te fais pas de souci, tu auras ta Souccah en temps voulu".
Avraham mit ses hommes au  travail, et en quelques heures ils avaient trouvé du bois, des branchages, de la ficelle. La Souccah fut construite la nuit suivante, sous la fenêtre dans la cour de l'atelier d'Avraham. On sortit même un fil électrique pour alimenter une petite ampoule.
Lorsque tout fut prêt,  Moulay fut appelé pour examiner sa Souccah. Son sourire en disait long.
"Et quoi d'autre maintenant?" demanda Avraham.
"De la vodka! A
Souccot on doit faire Kiddouch!"

Bien plus tard, ce soir là. Le camp est longé dans l'obscurité et le silence. Les travailleurs dorment, les soldats montent la garde dans leurs postes.
Moulay, Yossef et Avraham sont réunis autour d'une table. Après la prière du soir, Moulay fait le Kiddouch dans un verre en métal tout juste sorti de l'atelier métallurgique du camp. Encore une surprise des hommes d'Avraham. Tout comme ce morceau de hareng et ces pommes de terre cuites…
La  bouteille de vodka n'est maintenant plus pleine, et l'ambiance commence à se réchauffer. On est loin du camp, des corvées. Tout en chantant à voix basse, les deux 'Hassidim  s'élèvent de monde en monde. Ils ont oublié qu'à minuit les brigadiers sortent faire un tour dans les blocs pour vérifier que tout se passe comme il faudrait.
Lorsque la porte s'est ouverte, il est déjà trop tard. Le visage d'un des commandants du camp, et pas n'importe lequel, est apparu dans l'entrebâillement de la porte. Le plus cruel de tous, le plus détesté. Un ancien haut gradé de l'armée – il commandait des milliers de soldats-  qu'une blessure a contraint à abandonner les champs de bataille pour servir la mère patrie dans ce lointain exil. Prononcer son nom suffit à faire trembler même les cadres du camp.
Avraham et Yossef sont hypnotisés par l'aspect du personnage, qui fait sa tête des grands jours. Il a attrapé du gros gibier, ce soir, et semble hésiter sur la façon dont il va l'accommoder.
Moulay, lui, est loin de ça. Il est dans un ailleurs où l'excès de vodka mène, et jette un regard protecteur sur l'étranger qui vient participer à la fête.
"Allez viens faire Kiddouch, toi!" dit il en tendant le  verre plein. Avraham et Yossef auraient voulu disparaître sous terre plutôt que voir ce qui devait se passer.
Le commandant lui-même parut désarçonné par tant d'audace. Jamais un prisonnier ne lui avait adressé la parole ainsi. Il s'approcha de la table, prit le verre des mains de Moulay et commença sur un ton chantant "Savri maranan, Baroukh ata … Qui nous a élevés au-dessus des Peuples et nous a sanctifiés d'entre toutes les langues…. "
Avraham et Yossef allaient de stupeur en stupeur. Moulay, pas plus étonné que tout à l'heure remplit à nouveau le verre.
"Allez, prends encore et dis "le'haïm"!"
Le Commandant prit le verre et le but d'un trait, puis se servit de la collation de poisson et de patate qui était sur la table. L'alcool ne tarda pas à faire son effet, et il se mit à réciter une page de Guemara.
"Je suis juif. J'ai appris au Héder, puis à la Yéchivah. J'étais un élève assidu, je savais prier comme il faut prier.  Par la suite je suis rentré dans l'armée, et j'ai commencé à négliger la pratique des Mitsvoth. Plus je montais en grade, plus je m'écartais de la voie de mes pères. Voilà des années que je n'ai pas eu une pensée pour mon judaïsme. Et ce soir, en faisant la ronde, j'ai été surpris par les notes d'une vieille mélodie juive. J'ai suivi la voix, et me suis retrouvé devant cette Souccah, bien cachée. Une Souccah? Souccot? Dans un camp de travail? Au début je me suis frotté les yeux pour être sûr de ce que je voyais. En un instant, je me suis souvenu de la fête de Souccot, de la Souccah de mon père, de mon enfance. Il s'est écoulé tellement d'années depuis!
Tous ces souvenirs me sont remontés, et quand vous m'avez invité à faire Kiddouch, je me suis souvenu de ce que c'est, et les mots sont revenus d'eux même. "
Un grand silence dans la Souccah, cette fois. Chacun est rentré au fond de lui-même pour mesurer l'intensité de ce moment.
"Maintenant, il faut quitter la Souccah. Si on me trouve avec vous, je suis bon pour un exil dont je ne reviendrai jamais."
Moulay et Yossef terminèrent rapidement leur "repas" et se faufilèrent dans le camp jusqu'à leur bloc.
Des dizaines d'années après, ils racontaient encore comment l'âme juive peut se révéler jusque dans les pires circonstances de la vie.

Traduit de Beth Machia'h n° 573, à partir d'un récit fait par Reb Chmouel Pruss à son petit-fils Ména'hem Ziegelbaum, grand conteur devant l'Eternel.