Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

Sauver une âme juive!

Narewka, Biélo Russie. Durant ces dix jours de pénitence, même le ciel participe aux préparatifs de Yom Kippour. Une pluie drue tombe sans cesse de lourds nuages où le noir l'emporte sur le gris. Un gris qui se fond à l'horizon au gris des chemins boueux du village et ses alentours. Les modestes demeures couvertes de paille du quartier juif semblent s'être resserrées entre elles pour mieux affronter la rigueur du Jugement.
Tôt le matin, les rues s'emplissent de ces ombres qui se pressent pour aller aux Seli'hot et les juifs s'attardent aux prières dont le murmure déborde les murs de la synagogue.
La vie familiale se renforce: on parle plus gentiment entre maris et femmes, on évite de lever la main sur les enfants … et les enfants évitent d'obliger leurs parents à le faire. Tous se doivent d'arriver unis et forts devant D.ieu pour ce jour du Jugement. Pas étonnant que l'on commerce moins, qu'aucun coche ne s'écarte de la ville. Qui donc quitterait son foyer à l'approche du jour solennel?
C'est là tout le problème de Baroukh. Il cherche avec entêtement un cocher qui accepte de braver les éléments déchaînés et soit prêt à quitter la ville pour l'emmener à Stuhlin. Chez le Rabbi!
Mais personne ne veut en entendre parler.
A vrai dire, Baroukh serait bien resté chez lui. Si les conditions du voyage et l'idée de laisser seuls femme et enfants ne suffisent pas à vous expliquer pourquoi, il faudrait que je vous parle de la fureur de la maîtresse de maison…
Mais Baroukh n'y pouvait rien. C'est le Rabbi lui-même qui lui avait demandé, lors de son séjour habituel de Chavouot, de revenir pour Yom Kippour. Allez faire comprendre ceci à la maîtresse de maison!
Finalement Baroukh fit appel à un cocher non juif, le gardien du cimetière qui accepta de le conduire à Stuhlin.
A peine furent ils sortis de la ville que les ennuis commencèrent. Ici, une roue se cassa. Là la charrette s'enfonça dans une boue épaisse. Plus loin c'est un essieu qui se manifesta. On aurait dit que le Satan en personne s'était mis de la partie pour empêcher Baroukh de satisfaire la demande de son Rabbi.
Baroukh éleva la voix pour stimuler le cocher. Mais à quoi bon crier alors que la charrette dérapait, que le cheval glissait hors de la route, et qu'après quelques pas une autre pièce se cassait, un nouvel obstacle bloquait la route…
La nuit venue ils firent un bref arrêt dans une auberge, qu'ils quittèrent tôt le matin pour poursuivre la route. La pluie battante avait transformé le chemin en un vaste marécage, dans lequel le cheval avançait pas à pas. On avançait sûrement et lentement … dans l'après-midi. Baroukh pensait aux autres juifs, qui avait déjà prié Min'ha, s'étaient mis à table ou même l'avaient déjà quittée, étaient prêts pour le jour solennel.
Et lui Baroukh, le 'Hassid pour qui la moindre demande du Rabbi était un ordre, était perdu dans une plaine de boue interminable, loin de toute communauté, loin des siens, loin de son Rabbi pour qui il avait entrepris ce voyage insensé.
La lumière du jour baissait, et la pluie redoublait. De loin on apercevait une forme de baraque isolée sur le bord de la route. "Peut être un juif habite ici" se rassura Baroukh en désignant la direction à son cocher.
Ils furent accueillis par les aboiements d'un grand chien noir qui émergea de la maison. A la fenêtre apparut un paysan.
"Eh, juif, qu'est ce que tu fais dehors par un temps pareil?
Fais le rentrer, par un temps pareil on a pitié même des chiens errant" enchaîna la paysanne.
Trempé jusqu'aux os, grelottant, Baroukh s'écroula sur un banc près de la cheminée et se mit à pleurer. Kippour aux côtés de ses enfants, il n'avait pas. Kippour avec un Minyan et une communauté, il n'avait pas. Et plus que tout Kippour chez le Rabbi, et à la demande du Rabbi il n'aurait pas non plus. Il fallait bien s'y résoudre, il passerait ici dans la plus grande solitude le saint jour du pardon!
Les yeux embués de larme, il se leva, revêtit son Kittel, s'enveloppa dans son Talith. Et commença à prier le cœur serré. Lorsqu'il entama le "Kol Nidréi", il se sentit déjà soulagé. Le poids qu'il avait sur le cœur semblait moins lourd. Les mots s'envolaient au fur et à mesure que la mélodie traditionnelle l'emportait.
Plus rien n'existait sinon lui et son Créateur, et il éleva la voix, comme s'il était le 'Hazan de cette communauté absente qu'il aurait aimé trouver dans cette solitude. Sa voix empreinte de tristesse et d'espoir, de crainte et de certitude parcourait certainement toute la campagne alentour pour y diffuser la Sainteté du Jour. L'écho semblait reprendre de l'infini "et D.ieu répondit: je pardonne comme tu l'as demandé".
Comment décrire la joie de Baroukh dans sa prière. Il n'était plus perdu dans un océan de boue dans lune maison étrangère. Il était là devant le Rabbi, chantant et dansant au moindre signe, au plus petit regard du Rabbi.
Un cri strident suivi d'un bruit de chute le tira de son extase. Baroukh se précipita vers la chambre de son hôte. La paysanne gisait au sol, et son mari lui frottait les tempes avec un torchon imbibé de vodka.
"Quel malheur! On était en train d'écouter ta prière, et tout d'un coup elle a perdu connaissance. Reste là, je vais chercher un médecin!" dit il avant de disparaître sous un épais manteau et de se jeter dehors.
La paysanne fit signe à Baroukh de s'approcher.

"Quand j'avais sept ans, toute ma famille est morte dans un pogrom. Une famille chrétienne a eu pitié de moi et m'a recueillie… Avec le temps, je me suis mariée à cet homme, et j'ai complètement oublié mon origine juive… Ton "Kol Nidréi" m'a réveillée. Je me suis mise à trembler, et tout m'est revenu... Mes années d'enfance, mon père qui nous bénissait d'une voix tremblante la veille de Yom Kippour, les mains posées sur nos têtes... Et ma mère, au regard triste et empli d'amour pour ses enfants.
Ce n'est pas possible, je dois revenir chez les miens, ça ne peut plus durer… Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E'had …"
Elle tourna sa tête et se tut…
Baroukh savait maintenant pourquoi le Rabbi l'avait envoyé dans cette plaine perdue. Sauver une âme juive!

Traduit de Otsar Ha'hag, Yom Kippour
Mena'hem Mandel, Jérusalem 5745

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