Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

Un Kippour avec Reb Leïb Sarah's.

Des pluies torrentielles avaient obligé les voyageurs à se réfugier dans les auberges ou abris de fortune que la campagne russe pouvait leur offrir.
C'est la raison pour laquelle le saint Rabbin Reb Leïb Sarah's se trouvait à l'entrée ce petit village, bien loin de la ville où il s'était préparé à passer le saint Jour de Yom Kippour.
Après avoir scruté ce qu'on pouvait apercevoir sous les tornades de pluie, il décida que c'est ici qu'il serait obligé de passer la fête. Qui mieux que lui qui parcourait sans cesse monts et forêts pour y trouver des juifs perdus voire égarés pouvait être certain que c'est la main de D.ieu qui l'avait amené dans ce petit village?
Il parvint à trouver l'aubergiste juif du village, et y entra dans l'auberge dégoulinant de pluie.
Quelle ne fut pas la joie de l'aubergiste! "Grâce à D.ieu, un juif de plus sera parmi nous à Yom Kippour et nous pourrons prier avec lui!"
"Il y a donc dix juifs dans ce petit village?
Non, Rabbi, mais deux villageois des alentours se déplacent pour la fête et complètent le Minyan de dix hommes juifs indispensable."
Reb Leïb Sarah's était heureux de pouvoir prier avec une communauté. L'aubergiste lui prépara une chambre, des vêtements secs. Reb Leïb partit se tremper dans la rivière proche pour se purifier pour le saint jour.
L'après midi touchait à sa fin. L'aubergiste avait préparé une table de fête pour sa famille et son illustre invité, mais scrutait d'un air inquiet le chemin à l'entrée du village. Il fallut bien se rendre à l'évidence: les deux juifs attendus n'étaient pas là, et n'arriveraient pas.
Ils étaient neuf dans l'auberge, à lire les Psaumes et les confessions qui précèdent le début de la prière. Reb Leïb leva les yeux de son livre et se rendit compte du désastre.
"Il a du leur arriver quelque chose. Ce ne sont pas des gars que les intempéries arrêtent, et ils sont toujours venus pour prier avec nous à Yom Kippour!"
Peut être il y a-t-il encore un juif qui habite dans les environs? tenta Reb Leïb.
Non.
Ou peut être un juif perdu, qui a quitté la vie juive?
Un juif renégat avec nous?!! Comment est ce possible?
Sachez qu'un juif reste toujours un juif, et qu'il peut revenir à D.ieu et à ses commandements tant qu'il est vivant. Serait il tombé dans le plus profond de l'abîme, il peut ressentir des regrets et les portes du repentir ne sont jamais fermées. Même devant le pire des renégats.

Le silence fut rompu par un des villageois. "C'est vrai, on a ici un juif perdu. Mais quel bonhomme! Le seigneur du château en personne. On dit de lui qu'il est d'origine juif.
Oui, Oui. Un vrai renégat. Voici des dizaines d'années qu'il a abjuré. Il a sûrement même oublié ses origines.
Une vieille histoire renchérit un autre. Il a une soixantaine d'années, et est le fils d'une famille de paysans juifs. Pauvres et simples, éloignés de toute pratique juive. Pas étonnant qu'il ait passé sa vie à courir derrière le luxe et les honneurs, et il les a rattrapés. Il a touché à tout dans sa jeunesse pour gagner sa vie, et a trouvé grâce aux yeux d'un noble qui l'a aidé. En quelques jours, il en a fait un "goy": Ses vêtements ont changé, sa chevelure a poussé avec des bouclettes à la mode, il a appris la chasse, la musique, les "bonnes manières". Au bout d'un an, on racontait dans le village qu'il s'était converti pour épouser la fille du noble et devenir l'héritier d château. L'épreuve avait été trop difficile pour ce pauvre garçon issu de la misère.
A-t-il des enfants, demanda Reb Leïb Sarah's?
Non. Sa femme est morte il y a un certain temps, et il est resté seul. Enfermé et solitaire. Ce que l'on sait de lui, c'est sa haine des juifs, et nous n'avons aucun lien avec lui.
Quelqu'un a-t-il essayé de lui parler?
D.ieu garde! On dit qu'il y a dans son jardin une fosse dans laquelle il jette tous les visiteurs indésirables. C'est ce que faisait déjà son beau-père.
Reb Leïb Sarah's n'en demanda pas plus. Le temps était précieux, surtout un jour de Kippour.
Vêtu de son Kittel, il sortit seul sous la pluie et se dirigea vers le château. Les villageois auraient bien tenté de l'en dissuader, mais son visage rayonnant de sainteté les avait arrêté.
Lorsqu'il arriva aux portes du château, il dut frapper bien fort pour que le bruit soit plus fort que le tonnerre. Les gardiens, sidérés de voir un juif s'aventurer avec tant d'audace au château le laissèrent rentrer sans souffler un mot.
Là, dans la grande salle du château, face à la cheminée, était assis un vieillard. Seule la lumière rougeâtre des braises qui s'éteignaient éclairait son visage. A ses pieds, un énorme chien noir, qu'il caressait d'une main. Et dans l'autre main, un verre d'alcool qu'il savourait. Il était trop occupé à observer l'âtre pour percevoir l'arrivée de Reb Leïb.
"Valentin, qu'attends tu pour remettre du bois, le feu va s'éteindre! Tant qu'il reste une braise, le feu peut reprendre!"
C'est à ce moment là qu'il perçut un bruissement inhabituel et tourna la tête. Il se leva, rouge de colère, prêt à déverser sa colère sur son visiteur inattendu, sur ces gardiens insensés qui laissent entrer n'importe qui, et de surcroît un juif! Allait il lâcher le chien, s'emparer d'une arme… Il resta immobile, dévisageant Reb Leïb qui ne le lâcha pas du regard. Il finit par baisser les yeux. La sainteté de son hôte avait eu raison de son courroux.
Reb Leïb rompit le silence. "As tu entendu ce que tu as dit? Tant qu'il reste une braise, le feu peut reprendre!"

Je m'appelle Reb Leïb Sarah's. J'ai eu le mérite d'être élève du Saint Baal Chem Tov, que tant de nobles ont connu et apprécié. Ce Saint a déclaré que chaque juif, où qu'il se trouve, doit faire sa prière. Comme le Roi David l'a dit dans les Psaumes "Sauve moi du sang, D.ieu". Or le mot "damim, sang" signifie aussi l'argent. Et David annonce: "évite moi de faire de l'argent ma divinité". Résister à l'épreuve de la richesse est bien difficile, et il faut admettre que tu n'as pas réussi. Pour de l'or, de l'argent, des pierres, tu as renoncé au D.ieu de tes ancêtres, tu as apostasié. Mais la voie n'est pas fermée, même pour toi. On peut acquérir son monde futur en un instant, et le moment est venu pour toi. Je te mets en garde, ne perds pas cette occasion, ni ta part de vie, ta vie du monde futur. Dans quelques instants le soleil va se coucher, et commencera le grand jour, ce jour où chaque juif peut arriver au pardon de son Créateur. Et la première Mitsvah que tu feras ce jour là c'est d'être le dixième de l'assemblée. Viens prendre ta part, dont il est dit "et le dixième sera sanctifié pour D.ieu".
Reb Leïb Sarah's avait terminé de parler, et le seigneur restait muet. Terrifié par le regard du Juste, son accoutrement, le ton de son discours, il semblait pétrifié. Pâle, il revoyait défiler son enfance: en haillons, dans la petite synagogue, aux pieds de son père qui s'accrochait au livre de prière comme un désespéré s'accroche à un tronc qui flotte. Et ces mots de prière qu'il prononçait à grand peine, mais avec ferveur. Il tourna la tête pour chercher une aide que nul ne pouvait lui donner.
Il saisit son manteau et se dirigea vers la porte. Reb Leïb Sarah's l'avait déjà précédé et se hâtait vers l'auberge.
Dans l'auberge, la tension était à son comble. Qui savait ce qui pouvait leur tomber sur la tête à cause de l'audace de leur étrange invité? Le seigneur était capable de tout pour se venger d'une telle impudence.
Lorsque la porte s'ouvrit, tous retinrent leur respiration. Reb Leïb fit irruption, le visage en feu, et derrière lui, la tête basse, le redoutable seigneur!
Sans perdre de temps, Reb Leïb tendit un Talith au seigneur et lui fit signe de s'en couvrir. Puis il sortit de l'Arche deux rouleaux de la Loi, selon l'usage de Kol Nidréi. Il tendit l'un à un des villageois et l'autre au seigneur. Il poussa un profond soupir, se plaça devant le pupitre et commença la prière du Kol Nidréi: "Avec la permission, de D.ieu et la permission de la communauté, nous permettons la prière avec les renégats …"
Un fort coup de tonnerre ponctua sa phrase. Le seigneur éclat en sanglots déchirants, et tous se mirent à pleurer avec lui.
Reb Leïb poursuivit l'office, entrecoupé de soupirs et de pleurs qui soulevaient l'assistance. Le seigneur resta debout toute la soirée, la tête baissée, courbé, soumis. La sainteté du Tsaddik agissait sur lui et "nettoyait" les années d'égarement. Nul ne voyait son visage, caché sous le talith, mais on entendait ses pleurs, on voyait le flot de ses larmes.
Jamais les villageois n'avaient eu un tel Kippour empli de ferveur, d'enflamme ment, de sensations d'élévation spirituelle.
Le lendemain, la même scène se reproduisit. Le seigneur resta entouré de son Talith toute la journée, et l'on n'entendit que des larmes et des gémissements.
Lorsque le jour tira à sa fin, à l'office de Néïla, il se mit à bouger d'un bout à l'autre de la pièce, puis s'approcha de l'Arche, étreignit les Rouleaux de la Loi et cria du plus profond de lui "Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E'had".
Dehors la tempête s'était arrêtée. Les derniers rayons du soleil inondaient la pièce, et on entendait le sifflement des oiseaux sur les arbres. Le seigneur s'arrêta quelques instants pour prêter attention à l'hymne que la création entonnait à son Créateur, puis s'écria " Ado-naï hou haElo-him". La phrase fut dite sept fois, selon l'usage de la Néïla, pour signifier l'acceptation de la Royauté Divine. A chaque fois, sa voix se faisait plus forte, et il se redressait encore un peu plus. Son visage découvert apparut à tous rayonnant et purifié.
Puis il s'écroula sans vie sur le sol.

Il restait encore à prier l'office du soir, Maariv, mais il n'y avait plus dix hommes! Reb Leïb, par le mérite de qui le seigneur avait fait repentance déclara "Il a le mérite d'être parti en prononçant le Nom de D.ieu. Il fait maintenant partie des Justes; ceux dont il est dit que même morts ils sont appelés "vivants". Et s'il en est ainsi, nous pouvons l'associer au Minyan. "Vehou Ra'houm … Et Lui dans sa Miséricorde il pardonne le péché" (premiers mots de l'office du soir).
Le soir même, le seigneur fut porté en terre dans le cimetière juif du village, sous les soins de Reb Leïb Sarah's.
Les années passèrent, mais jamais Reb Leïb n'oublia cet homme, et chaque année, à Yom Kippour il disait un Kaddich pour l'élévation de son âme.

Traduit de Otsar Ha'hag, Yom Kippour
Mena'hem Mandel, Jérusalem 5745

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