Les fêtes juives

Un dossier Alliance

Réalisé par Aharon

La porte est ouverte

Chnéour fils de Ephraïm était un des notables de la ville de Bodon. Il était riche, comblé, honoré des siens comme des Gentils de sa ville, était réputé pour sa bienveillance et fréquentait l'aristocratie locale.
Il tomba un jour amoureux d'une femme non juive, pour laquelle il abandonna femme et enfants, à la grande honte des siens et de toute la communauté juive de sa ville. On n'avait jamais vu une telle exaction à Bodon, et les dirigeants de la communauté décidèrent de passer à l'action pour l'amener à abandonner son erreur. Après des mises en garde répétées, ils décidèrent de l'attraper et lui couper sa barbe, afin que tous voient et craignent le péché. Lorsque Chnéour eut vent du projet, il se précipita chez le prêtre et se convertit pour échapper à ses poursuivants.
Chnéour différait toutefois des renégats "usuels". Il était resté un ami des Juifs. Il continuait chaque vendredi à distribuer des dons aux nécessiteux de la ville pour les besoins de Chabbath, et même plus qu'auparavant. Il ne manquait pas une occasion d'intervenir auprès des autorités locales pour alléger les souffrances des Juifs. A vrai dire, au début, on craignait beaucoup de ses bontés. Ne dit on pas que rien de bien ne peut sortir d'un méchant? Il fallut bien se rendre à l'évidence: Chnéour aimait réellement ses juifs. Son dévouement, les risques qu'il prenait à chaque fois ne pouvaient être des calculs perfides. Sa réputation de bonté lui valut de nombreuses visites, et les occasions ne manquèrent pas d'aider ses frères, de sa poche que par ses interventions auprès des princes.
Son soutien aux juifs ne lui valut pas que des amis. On se méfiait beaucoup dans la ville de ce "nouveau chrétien" si proche de ses frères. On commença par se moquer de lui, l'humilier puis lui faire mille et une misères, avant de lui nuire ouvertement.
Lorsqu'il parvint à déjouer un complot qui visait à déguiser en crime rituel un meurtre, rien n'alla plus. Le coupable fut exécuté, et lui mis au ban parmi les Gentils. Sa maison fut assaillie, pillée, et il fut roué de coups.
Sa côte n'était pas plus forte chez les Juifs. Il avait deux fils, Avraham et Ephraïm, attachés au judaïsme. Ils fréquentaient régulièrement la synagogue, où l'on prenait soin de ne faire aucune allusion à leur père. Pour ne pas les vexer, bien sûr, mais aussi pour ne pas avoir à prononcer le nom d'un impie. Tous s'en accommodaient de ce silence, sauf les "gabbaïm" (administrateurs de la synagogue). Il est en effet d'usage d'évoquer le nom de quelqu'un en le mentionnant "untel fils d'untel". Or comment pourraient ils appeler ces deux fils à la lecture de la Torah s'ils devaient prendre soin de ne pas mentionner leur père? Ils pouvaient certes se contenter d'appeler "Que vienne Avraham" "Que vienne Ephraïm" comme on le fait parfois pour des enfants de père inconnu… Le Rav n'était pas plus à l'aise sur la question. Il préférait les nommer selon l'usage "fils de Chnéour", mais c'était contraire à l'avis de deux grands décisionnaires, Rabbi Yéhouda Ha'Hassid et Rabbi Israël Isserlin. Il adressa la question à deux "géants" de l'érudition de son époque, le Rav Méïr de Padoue et le Rav Aharon HaLévy de Constantinople, l'auteur du "Zekan Aharon". Les deux érudits convinrent avec lui qu'on pouvait nommer les enfants du nom de leur père. Le Rav Méïr de Padoue rajouta que compte tenu des bonnes actions -par ailleurs- du père, il fallait veiller à ne pas lui fermer les portes de la synagogue, car à l'évidence cet homme n'avait pas réellement choisi le christianisme.
Ce ne furent pas des années faciles pour Chnéour. Brisé moralement et blessé dans sa chair, il endura des années de souffrance et de regrets, en proie à l'hostilité des juifs et au mépris des chrétiens. Il dut déménager plusieurs fois pour échapper à la haine de ces derniers, mais fut toujours retrouvé, reconnu, montré du doigt. Ce n'est que ses dernières années, après le décès de sa femme non juive que les poursuites cessèrent.
Sentant sa dernière heure venir, on était à la veille de Yom Kippour, il demanda à être transporté dans la grande synagogue de Bodon. La synagogue était pleine de fidèles réunis dans la ferveur des derniers instants qui précèdent le Kol Nidreï. L'entrée du vieillard sur une civière glaça d'effroi la communauté.
D'une voix lente et sourde, il s'adressa au public:
"Messieurs, mes frères, Assemblée d'Israël. Je tiens à confesser publiquement mes fautes. C'est vrai, j'ai fauté, j'ai éteint volontairement l'étincelle de l'âme juive qui m'a été donnée à ma naissance, j'ai renié le D.ieu d'Israël, le D.ieu de mes pères, celui qui nous a accompagnés depuis que le Peuple Juif est devenu un peuple, et a été à nos côtés en toutes circonstances.
Mais si l'on dit que même à l'entrée de la tombe, la porte est ouverte au repentir, à plus forte raison pour celui qui a eu des regrets toute sa vie. Mes actions prouvent suffisamment mes intentions. Vous savez ce que j'ai entrepris pour le bien de la communauté. J'ai mis en péril mes biens, ma vie, pour vous sauver de l'exil et de la destruction. Mon Créateur sait ce que j'ai souffert dans mon corps, combien de larmes j'ai versées, combien de jeunes j'ai fait, combien de mortifications je me suis imposées pour pardonner la faute que j'ai commise en cédant aux passions de mon cœur et aux envies de mes yeux.
Mes frères, participez à ma tristesse et implorez pour moi la miséricorde du D.ieu clément et patient qu'il pardonne à un pécheur comme moi qui revient de tout son cœur.
Mes frères, je vous en supplie, veillez à ce que l'on dise Kaddich chaque année pour l'élévation de mon âme."
L'assemblée était sidérée et certains versaient des larmes. Avant même que le 'Hazan ait le temps de commencer Kol Nidreï, Chnéour tint à marque l'acceptation de la Royauté Divine en s'écriant "Chéma Israël Ado-naï Elo-hènou Ado-naï E'had" et mourut devant toute l'assemblée.
Emus, les membres de la communauté acceptèrent avec l'accord du Rav et des dirigeants de la ville que chaque année, à dater de ce Yom Kippour, on dirait Kaddich pour l'élévation de l'âme de Chnéour.
De nombreuses années plus tard, lorsque l'auteur du "Chaaréi Ephraïm" prit la direction spirituelle de la communauté, il s'étonna de cet usage de réciter Kaddich juste avant le Kol Nidréï, et une fois mis au courant il prit ainsi la coutume d'étudier la Michna "Chivat Yamim kodem Yom Hakippourim" (sept jours avant Yom Kippour…) qui commence par la lettre Chin comme Chnéour, puis de réciter Kaddich.


Traduit de Otsar Ha'hag, Yom Kippour
Mena'hem Mandel, Jérusalem 5745

Mise à jour le