Les fêtes juives
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Sim'hat Torah à Moscou, 1965

Extrait de: LES JUIFS DU SILENCE
Elie Wiesel, Editions du Seuil 1966.

En 1965, Elie Wiesel part en Russie, à la rencontre des nos frères juifs, les Juifs du silence. Un livre et un témoignage émouvant, à lire et relire, dont nous extrayons un morceau classique: la fête de Sim'hat Torah à Moscou, à laquelle Elie Wiesel participe avec les membres de la délégation diplomatique israélienne.


Il avait plu toute la semaine. La veille, il avait neigé. Les milieux juifs ne dissimulaient guère leur inquiétude : si le temps se gâchait, l'événement tant attendu tournerait au désastre. Ils ne redoutaient pas le froid ou la neige: les Moscovites y sont habitués. Le danger était dans la pluie : une averse chasserait les jeunes de la rue. Et impossible de les faire tous entrer dans la synagogue.
Tout dépendait évidemment de leur nombre. Combien viendraient? On verrait bien. Au début de l'ère marquée par le dégel, ils étaient quelques centaines. Timides, hésitants, ils étaient apparus rue Arkhipova, comme pour sonder le terrain. Ils avaient chanté une heure, puis s'en étaient allés pour revenir l'année d'après deux fois plus nombreux. En 1964 ils étaient déjà dix mille. Et maintenant, douze mois plus tard, combien seraient-ils?
Selon des observateurs dits "informés", ces réunions auraient un caractère social plutôt que religieux. Il s'agirait d'étudiants qui viennent se divertir, passer une soirée agréable, élargir leur cercle d'amis. Endroits et occasion propices pour faire connaissance. S'ils pouvaient se rencontrer ailleurs, ils ne viendraient pas ici.
Que ces observateurs professionnels veuillent bien m'excuser, mais leur explication ne me paraît pas entièrement exacte. Des clubs pour jeunes, il n'en manque pas à Moscou. Le Komsomol, l'Université et les Instituts spécialisés mettent à la disposition de leurs membres les locaux dont ils ont besoin. Si la jeunesse juive choisit cette soirée-là pour se réunir dans cette rue-là, c'est pour une autre raison.
C'est en tant que juifs qu'ils viennent rue Arkhipova. En dépit - et à cause - de l'éducation non-juive ou anti-juive qu'ils reçoivent le reste de l'année. En dépit - et à cause - des efforts qu'on déploie pour les couper de leurs racines. On s'acharne à leur inculquer le mépris du judaïsme et s'ils viennent ici une fois par an, c'est pour accentuer leur résistance: entre la haine et la fidélité, ils optent pour la fidélité.
Certes, s'ils pouvaient affirmer leur identité juive ailleurs et différemment, cette fête les attirerait peut-être moins. Mais ils ne peuvent pas. On ne le leur permet pas. Le reste de l'année, ils subissent leur condition dans un climat d'humiliation, de contrainte. Ce n'est qu'une fois par an qu'ils ôtent leurs masques et s'en donnent à cœur joie. Cela leur donne la force de tenir jusqu'à la fête suivante.
Pourvu qu'il ne pleuve pas!

Simchat Torah à Moscou, je m'y étais préparé comme pour un examen, une confrontation avec l'inconnu. J'étais tendu, nerveux, irritable. Les récits qu'on m'avait faits des célébrations passées ne faisaient qu'augmenter mon appréhension. Je redoutais une déception.
Et s'ils ne venaient pas? Ou bien, s'ils venaient peu nombreux et de mauvaise humeur? Ou encore, s'ils venaient en masse, mais non pas en tant que juifs se rendant à une fête juive?
Afin de ne pas manquer cette soirée, j'avais établi mon itinéraire de façon à rentrer à Moscou pour les derniers jours de Soukot. J'aurais pu voir les mêmes manifestations, en proportions réduites, à Leningrad ou à Tbilisi. Mais le grand spectacle, l'apothéose, c'est à Moscou qu'il se déroulerait.
Ces jeunes juifs, je brûlais de les approcher. De mesurer leur élan et son moyen d'expression. J'avais une multitude de questions à leur poser, ne sachant pas que sur le moment, sous le coup de l'émotion, je les oublierais toutes.
Jusqu'alors je n'avais parlé qu'aux gens âgés. Ils se plaignaient tous que, de gré ou de force, la jeunesse prenne le chemin le plus facile, menant à l'assimilation. Ils exprimaient des doutes sur les chances de la continuité juive en Russie. En France et aux U.S.A., j'avais déjà entendu souvent peindre l'avenir en couleurs sombres en invoquant les mêmes raisons d'une logique d'apparence irréfutable: si la vie juive s'éteint en Union soviétique, c'est parce que la jeunesse refuse de la prolonger. C'est pourquoi il n'y a pas d'écoles, de maisons d'édition, de bibliothèques, de clubs juifs. En pays marxiste, le judaïsme va à contre-courant. Il n'est bon que pour les vieillards ou les arriérés. Les jeunes le répudient. Voilà le langage que tiennent porte-parole et commentateurs officiels ou officieux, juifs ou non, venant de Russie. La responsabilité du déclin de l'esprit juif, seuls les jeunes la porteraient. Eux seuls seraient à blâmer.
Mais ce soir on saurait la vérité. Qu'ils se prononcent. Qu'ils viennent déposer. Pour ou contre. Qu'ils témoignent. Fou de curiosité, d'inquiétude, j'anticipais l'événement. Je pressentais qu'allait se produire quelque chose de grand, de vrai, ayant force de révélation. Je ne tenais pas en place. Du regard, je suivais le soleil qui, en se couchant, allumait mille feux sur les coupoles du Kremlin et les parait de mille couleurs. L'air était pur, le ciel haut, sans nuages. Pourvu qu'au dernier moment le temps ne se gâchât point. Pourvu qu'il ne pleuve pas.

Il n'a pas plu. Il n'a pas neigé. Nos prières avaient été exaucées. Pas entièrement. Au crépuscule, un vent glacial se leva. Le froid pénétrait jusqu'aux os. Sur la place Rouge, les passants précipitaient leurs pas. Mais mes amis de la colonie diplomatique ne s'en émurent pas outre mesure: C'est gagné d'avance, disaient-ils. Le froid, on s'en moque. Ils viendront, ne serait-ce que pour se réchauffer.
La Police ne pensait pas différemment. Dès la tombée de la nuit, elle ferma la rue aux véhicules. Deux projecteurs puissants inondaient le lieu. Des dizaines d'agents spéciaux avaient été détachés pour surveiller la foule. Certains étaient munis d'appareils photographiques. Ainsi les juifs feraient bien de ne pas oublier qu'on les tenait à l'œil.
Et ils vinrent.

A l'intérieur, plus de deux mille personnes s'entassaient dans la synagogue illuminée. Beaucoup avaient amené leurs enfants : qu'eux aussi apprennent que les juifs savent se réjouir. Des jeunes filles se mêlaient aux hommes. Le balcon était bondé. Atmosphère de fête, bruyante. Les inconnus échangeaient des sourires, les amis devenaient loquaces. En quoi cette nuit était-elle différente des autres? Cette nuit, la peur semblait absente. On se sentait libre. On ne cachait pas son visage. On ne détournait pas le regard. Cette nuit, tout semblait permis.
Assis sur la tribune, tassé dans son fauteuil, le vieux rabbin paraissait plus calme, plus paisible qu'à Yom Kipour. Une confiance rassurante émanait de lui. Il s'entretenait à voix basse avec les dignitaires. En bas, les gens bavardaient se liaient d'amitié. Visages rayonnants, ouverts. Un vieillard se tourna vers un enfant israélien qui tenait un petit drapeau à la main: "Tu me le donnes? C'est pour mon petit-fils". Le gosse lui en fit cadeau. Le vieillard prit le drapeau et le porta à ses lèvres. Un mouchard le surprit en flagrant délit : " Rends le cadeau! " lui ordonna-t-il. En d'autres circonstances, le grand-père se fût exécuté: il est détendu d'accepter des cadeaux d'étrangers. Défendu? Pas ce soir. Ce soir tous les interdits étaient levés. Le vieillard refusa d'obtempérer. Le mouchard insista. Le grand-père tint bon. Ses voisins l'appuyèrent. Finalement le mouchard dut s'incliner. Ce soir-là, il était seul.
Quand les processions de la Torah commenceraient-elles? L'office du soir était depuis longtemps terminé. Qu'attendait-on? Rien. Personne. On attendait parce que l'attente était agréable. On se sentait à l'aise au milieu de cette foule libérée de ses fardeaux. Le commencement étant lié à la fin, mieux valait donc ne pas commencer. Pas encore. Ainsi l'attente même ferait partie de l'événement et la fête se déroulerait dans la plénitude, dans la perfection, car elle ne serait pas limitée à une seule soirée, à une seule rencontre. Si l'on avait pu rester là, unis, et attendre ainsi jusqu'à l'année prochaine, la foule l'aurait fait.
"Dehors, ça s'agite déjà", nous annoncèrent de nouveaux venus.
Le chef de la communauté - le Gabai - décida de commencer. Il se faisait tard. On ne pouvait tout de même pas garder tout ce monde jusqu'au matin. On le pouvait, mais ce n'était pas recommandable. On ne savait jamais ce qu'ils seraient capables de faire, surexcités qu'ils étaient. Il fallait penser à la suite, aux représailles possibles.
Par prudence, il fallait donc commencer. Le Gabai frappa sur son pupitre et réclama le silence. En vain. Il cria plus fort: même effet. Il essaya le microphone: toujours rien. Ses appels se noyèrent dans le tumulte produit par le murmure de quelque deux mille personnes. Il hurla, mais nul ne l'entendit. Ce n'était pas lui qu'on était venu écouter. Peut-être n'était-on venu écouter personne, mais simplement être présent et s'incruster dans la masse qu'une joie sourde soulevait.
Le Gabai finit par renoncer à établir le calme. Mais il fallait commencer. Le Rabbin ouvrit la cérémonie en récitant le premier verset de la prière d'usage: "Tu nous montres que Dieu est notre Dieu et que Toi seul es notre Seigneur". Le vieillard semblait avoir retrouvé la vigueur de sa jeunesse. Sa voix mélodieuse résonnait, profonde, et portait au loin. Une chaleur salutaire s'en dégageait; elle apportait consolation et apaisement. En reconnaissant le pouvoir du ciel, il imposait le sien sur l'assemblée.
"Dehors, c'est inouï, nous dit on. Dehors c'est incroyable! "
A l'intérieur aussi, c'était incroyable. L'assemblée s'agitait, se bousculait. A un certain moment on invita l'ambassadeur d'Israël à réciter un verset de la même prière: "Tes prêtres seront de justice vêtus et Tes fidèles Te célébreront dans l'allégresse". D'un seul mouvement, sur la pointe des pieds, tous se penchèrent pour voir le représentant de l'État juif souverain. Grâce à sa présence parmi eux, ils se tenaient plus droits. Et ils paraissaient plus grands.
La prière achevée, ce fut le tour de la procession. On ouvrit l'arche. Tous les rouleaux saints en furent sortis et confiés aux dignitaires pour le premier des sept tours compris dans la cérémonie. L'enthousiasme de l'assistance montait.

La veille, pour assister à la même procession, je m'étais rendu chez les Hassidim dans la salle à côté. Le vieux rabbin y était également. Comme lui, nous avons dansé jusqu'à l'épuisement avec la Torah. Nous tournions et tout tournait autour de nous. Nous allions abandonner, mais le rabbin se montrait infatigable. Droit, le front haut, la Torah dans ses bras, il donnait l'impression de pouvoir continuer ainsi jusqu'à la fin de sa vie, et peut-être aussi de la nôtre. Soudain un rouquin géant, à l'allure de portefaix, aux épaules puissantes, fit irruption dans le cercle, attrapa le bras du rabbin et s'écria: " Grand Rabbin de Moscou, dansons une danse rituelle, sacrée! Ce soir, c'est la fête de la Torah, que diable! " Leur danse dura un grand quart d'heure, scandée par nos battements de mains. Puis, le rabbin trahit des signes de fatigue, mais son partenaire ne le lâchait pas: " Encore, encore! Grand Rabbin de Moscou, ne vous arrêtez pas! Encore! " Et c'était clair qu'ils dansaient, brûlés et brûlants d'un feu céleste, non pas pour eux-mêmes, mais pour la maison d'Israël tout entière. Peut-être était-ce pour cela qu'au bonheur du rouquin la colère s'était mêlée. Sa rage, accumulée durant l'année, éclatait dans le chant. Il chantait faux, il dansait mal. Il ne faisait que pousser des cris sauvages et tournoyer autour du rabbin par petits sauts, sans cadence, sans rythme. Sa rage était réelle et sa joie ne l'était pas moins. Pendant toute l'année il devait se faire violence pour ne pas se laisser aller; ce soir tout était permis, même de pleurer. Mais pourquoi pleurait-il? Je n'en sais rien. Pourquoi un homme verse-t-il des larmes alors qu'il s'unit à la joie qu'il appelle? Je ne sais pas. On pleure parce que tout va bien. Parce que tout va mal. Mais ici la question se posait de manière différente: pourquoi un homme se réjouit-il? Où prend-il la force de chanter, de louer qui que ce soit? Je ne sais pas. Si le géant le savait, il ne l'a pas dit. Peut-être le disait-il à sa manière, mais je ne l'ai pas compris.
Le géant finit par accorder du répit au rabbin et lui-même leva ses deux bras au ciel et s'exclama: " Devant l'arche ouverte je déclare que la fatigue n'a pas de prise sur moi; y a-t-il parmi vous quelqu'un prêt à m'accompagner? " On lui remit un rouleau saint qu'il serra sur sa poitrine et il reprit sa danse.
Mais cela était arrivé la veille, chez les Hassidim où on mélange tout: on chante et on pleure, on s'adonne à la joie et à la fureur, on poursuit l'espoir au-delà de l'espoir.

A présent, nous étions dans la grande synagogue et les gens qui la remplissaient étaient de simples juifs sans rien de plus. Qu'étaient-ils venus chercher ici? Ils étaient venus, c'était assez. Ils ne priaient pas? Et après! Beaucoup d'entre eux n'avaient jamais prié et l'eussent-ils désiré qu'ils n'eussent su comment s'y prendre. Écouter une prière c'est déjà y participer. Regarder la procession de la Torah c'est l'honorer. A les voir de près, je me disais: je ne sais plus si la tradition attribue un miracle particulier à la fête de Simchat Torah, si non, il faudrait y remédier. Le miracle marquant cette fête portera le signe de la survie juive.
On allait commencer la procession. Plus facile à dire qu'à réaliser. Comment faire pour permettre au cortège de passer? Compacte, solide, la foule se dressait comme une muraille face à la tribune. Qu'à cela ne tienne. Les porteurs de la Torah passeront. Cela demandait du temps, de la patience. On en avait.
Pendant que le cortège s'efforçait de fendre la foule, on chantait et on faisait chanter les visiteurs étrangers en les interpellant: " Alors, vous nous laissez tomber? " D'accord, nous chanterons. Chanson évocatrice, parfaite pour l'occasion: "Rassemble nos dispersés de tous les coins de la terre". Comme s'ils saisissaient le sens des paroles, les gens sourirent et se turent. On n'entendait que nos voix.
Parmi les diplomates israéliens, plusieurs appartenaient à des partis de gauche. Dans leur jeunesse, ils avaient appris à se moquer de la religion et encore plus de ceux qui la pratiquent. Mais ce soir, ils célébraient la fête dans l'enthousiasme dans l'abandon. Différences de classe, de rang et d'opinion s'étaient effacées. La même ferveur les habitait tous. Un grand écrivain américain m'avait dit un jour: " Devant les juifs russes, je suis devenu juif aussi. "
"Dehors, la foule est en liesse! ", nous dit-on.
Sortir? Pas encore. Même exaltation ici. Des hommes qui tout le long de l'année avaient vécu retranchés, sortaient ce soir de leur solitude. Certains qui n'avaient jamais vu la Torah l'embrassaient maintenant avec un amour hérité d'un autre âge, comme un trésor perdu et retrouve. Des vieillards firent grimper leurs petits-enfants sur leurs épaules en leur disant: " Regardez et souvenez-vous. " Les gosses, amusés, éberlués, regardaient mais ne comprenaient pas. Ils comprendraient plus tard, car ils se souviendraient. Un jeune diplomate israélien se fit applaudir lorsqu'il entonna le chant traditionnel: "David le roi d'Israël vit et vivra". Eh oui, il vit et son règne dure. Chacun dans cette synagogue en apportait une preuve vivante.
Les dignitaires ayant complété le premier tour de la procession, le Gabai invita tous les visiteurs étrangers. à participer au second. Une nouvelle vague d'allégresse, puissante et frénétique, déferla sur l'assistance déjà proche de l'extase. De tous les coins, des chansons fusèrent. " Que la paix soit sur vous. " Ou bien: " Hava naguila, allons nous réjouir. " Ou encore: " Loué soit le Seigneur d'avoir implanté en nous la vie éternelle. " Au lieu de s'opposer l'une à l'autre, de se disputer, toutes les chansons et toutes les voix se fondaient en une seule affirmation de solidarité devant le destin. Ceux qui avaient passé des années en prison ou en Sibérie, et ceux qui n'avaient découvert leurs attaches que récemment, les uns comme les autres proclamaient maintenant leur union dans l'histoire. Ce soir il était clair que chacun d'eux s'était tenu - selon la tradition - au pied du mont Sinaï et avait entendu la voix et la promesse divines. Le Kiboutz Galuyot, le rassemblement des dispersés à travers les âges et les exils, est un miracle qui s'accomplit non seulement en Israël, mais aussi ici, et peut-être ici seulement.
La Torah au bras, comme un bouclier, nous nous efforcions de nous frayer un passage dans la foule qui, à chaque pas, se refermait sur nous. On nous bousculait, on nous tiraillait de tous les côtés: nous étions les invités de chacun en particulier et nul n'était prêt à nous céder à autrui. La marée nous repoussait et nous accrochait, nous étouffait et nous soulevait. Et nous ne songions point à résister.
Je n'ai jamais vu tant de visages de si près. Ridés, tourmentés, rayonnants de bonté, ils nous saluaient avec fraternité. Un vieillard me donna sa bénédiction. Une jeune fille se mit à applaudir. Tous voulaient toucher la Torah et nous toucher aussi, pour emporter le souvenir de ce contact. Tous jouaient des coudes pour nous confier à voix basse qui un souhait, qui un rêve secret. Il me semblait vivre mille existences à la fois. Un homme me serra la main très fort et ne dit rien; un autre ébaucha un sourire en me fixant droit dans les yeux; un troisième se contenta de murmurer des mots imperceptibles. A leurs yeux nous semblions être des hommes extraordinaires: des Justes peut-être, faiseurs de miracles. Et cela uniquement parce que la peur n'avait pas de prise sur nous.
Jadis, c'était ainsi que nous entourions le Rabbi, l'implorant d'intercéder là-haut en notre faveur. Mais ici les gens ne demandaient rien. Au contraire, ils nous apportaient leur gratitude, leur générosité en offrande. C'étaient eux qui nous bénissaient, eux qui nous souhaitaient longue vie et santé bonne: "Puissiez-vous survivre jusqu'à l'année prochaine." Ils employaient le terme "survivre" plutôt que vivre. Ce mot, chargé de tragiques souvenirs, revenait sans cesse sur toutes les lèvres.
Certains me chuchotaient à l'oreille, avec crainte et fierté, leurs secrets les plus précieux: j'ai un oncle à Jérusalem; j'ai un frère à San Francisco; une cousine à Haïfa, une tante à Marseille. C'était tout. Rien d'autre. Pas de noms, pas d'adresses. Ils voulaient simplement nous informer qu'une part de leur être se trouvait réfugiée ailleurs, qu'ils maintenaient un lien avec la liberté.
D'autres, qui apparemment n'avaient personne à l'étranger, nous répétaient des clichés, lesquels, hors de ce contexte, eussent prêté à sourire: Israël vivra, Israël vaincra, Israël ne se laissera pas abattre. Pour eux Israël c'est la nation d'Israël et aussi l'État d'Israël. Un homme, casquette d'ouvrier sur la tête, vint tout près et dit: " J'ai quelque chose à vous raconter, un secret. " Du bout des lèvres, il murmura les premiers mots de la Hatikva - l'hymne national israélien - et disparut, l'air victorieux. Une femme me supplia : Dites quelques mots à ma fille, je vous en prie. La fille était jeune et belle. Elle parla en russe. Je répondis en hébreu. Nous ne comprenions pas ce que l'autre disait. Et pourtant nous comprenions. Sa mère déposa un baiser sur ma main et dit: Merci beaucoup, merci beaucoup. Les autres aussi je les écoutais mais ne trouvais rien à leur dire. Tous les mots avaient déserté ma mémoire, excepté: merci beaucoup. Aussi, les répétais-je sans cesse, machinalement. Merci beaucoup pour ce moment, pour cette expérience, merci beaucoup pour votre endurance, pour votre cadeau, merci beaucoup pour m'avoir prouvé que vous êtes vivants et que vous savez encore rêver, chanter, aimer, merci beaucoup pour avoir la force de remercier un juif comme moi d'être juif.


La procession avait duré plus d'une heure. Pâle et trempé de sueur, exténué, je remis le rouleau à mon successeur et vins me rasseoir. Je voulais me reposer, respirer, regagner mes forces. Le troisième cortège s'ébranla. Les chants me parvenaient voilés, étouffés. Je pensais: il ne faut pas que j'oublie cela. Il ne faut pas. Si un jour je devais perdre la mémoire, je ne demanderais qu'à garder en moi ces mélodies, ces visions, cette soirée.
"Dehors, c'est de la folie!, nous dit-on. il faut sortir!" Nous sommes sortis. Nous prîmes une porte de secours. Plusieurs mouchards attitrés nous suivaient. Qu'ils viennent. Ce soir, ils ne comptaient pas.
Je n'ai pas reconnu la rue. Un instant je me crus à Brooklyn, à Jérusalem. La rue s'est envolée au loin. Des anges et des Séraphins chantaient des louanges. Le roi David jouait du violon. La ville exultait. J'oubliai ma fatigue. La soirée tant attendue ne faisait que commencer.

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Délibérément ou non, on nous avait menti. Eh oui, on nous avait trompés. Bonnes ou mauvaises, les intentions de nos informateurs avaient visé, pendant des années, à nous faire perdre confiance en la jeunesse juive russe, à nous convaincre de la nature irréversible de son processus d'aliénation.
Eh oui, l'argument avancé ne manquait pas de logique. Après tout, il s'agissait d'une nouvelle génération, la troisième et, bientôt, la quatrième depuis la Révolution. Tôt ou tard, les effets de cinquante ans d'endoctrination marxiste devaient se faire sentir. Pour les jeunes d'aujourd'hui, Dieu n'était que mythe et la religion - toute religion - un mauvais souvenir: à rejeter, à oublier. Demain, ils n'auraient plus rien à oublier. Conséquence inévitable du matérialisme historique. Il ne fallait pas leur demander l'impossible. Attristés, nous suivions analyses et conclusions et ne les contestions point. Eh bien, ce soir-là à Moscou, dans cette rue inondée de lumière et de joie, je me le reprochais. La jeunesse juive russe mérite plus que notre scepticisme, plus que notre confiance raisonnée. Nous pouvons lui demander l'impossible.

Je ne sais pas d'où ils venaient. J'ai essayé d'en avoir le cœur net, mais mes interlocuteurs refusaient de me répondre....

Suite: Sim'hat Torah dans les rues de Moscou