Mise
à jour le
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Site
des fêtes juives
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1946,
Rav Israël Yéhoudah Lewin sorti de Russie arrive avec sa femme
et un groupe d'autres fugitifs de Russie dans le monde libre. Ils sont abrités
par les Alliés et l'office des déportés (UNRRA) dans
le camp de Pocking, Waldstadt, près de Munich, un ancien camp de
travail reconverti pour l'accueil des rescapés. Les réfugiés
y sont regroupés par affinités, dans des blocs de baraquement
où ils disposent d'une chambre par famille. 
Peu
avant Chavouoth 5707, 1947, Reb Michaël Teitelbaum vint me voir. Les
responsables du groupe Loubavitch venaient de recevoir une lettre de celui
qu'on appelait encore le RaMaCh, Rabbi Menachem Mendel Scheersohn, gendre
du Rabbi Yossef Its'hak, futur Rabbi de Loubavitch. Il était à
l'époque de passage à Paris, où il était venu
accueillir sa mère, la Rabbanith Hannah, à sa sortie de Russie.
Il s'était intéressé au sort des 'Hassidim séjournant
à Pocking, et avait fait remarquer: "pourquoi restent-ils les
bras croisés à ne rien faire alors qu'ils pourraient s'occuper
des autres juifs et de l'éducation des enfants?"
Michaël
et moi convinrent qu'ils fallaient effectivement faire quelque chose, et
que la meilleure façon était de le faire discrètement,
comme les partisans font leurs opérations. En délibérer
avec d'autres pouvait ralentir et même ruiner tout notre projet.
Les réfugiés du camp de Waldstadt étaient pour la plupart
des rescapés de la Choah, brisés comme on peut l'imaginer
de toutes les horreurs qu'ils avaient vues et traversées. Ils se
réunissaient régulièrement, selon leur région
d'origine, pour les prières de Yzkor, évoquant et priant pour
l'âme de leurs disparus.
Nous prîmes la décision, d'aller le matin de Chavouoth, de
chambre en chambre et de bloc en bloc, pour convoquer tout le monde à
un "Yzkor" qui se déroulerait l'après midi, à
cinq heures, au bloc F, chez les Loubavitch.
Tôt le matin, nous commençâmes notre tournée.
Le camp était tout en longueur, fait de baraques sans étage,
le long d'une forêt. Il y avait sept mille réfugiés,
et ce fut vite fatigant.
Nous rencontrâmes en route Rav Avraham Lewkiwker, avec qui j'avais
étudié lorsque je me cachais à Koutaïs, en Georgie.
Il accepta de se joindre à nous, et Reb Michaël partit de son
côté, tandis que je continuais avec Reb Avraham.
Reb Avraham avait une autre vision de l'action. Arrivé devant un
bloc, il réclamait de sa voix tonitruante le chef de bloc.
"- Que se passe-t-il?
- Tout le monde doit venir cet après midi à cinq heures au
bloc F pour Yzkor". Et il rajoutait à mi-voix "C'est obligatoire.
il y va de vos cartes d'alimentation".
Il portait un imperméable rose, et donnait l'impression d'un personnage
important. Certainement un représentant du Joint ou quelque chose
comme ça…
De cette façon, nous terminâmes rapidement la tournée.
Peu avant cinq heures, la Schule des Loubavitch commença à
se remplir d'une foule inattendue. Michaël et moi avions peur de dire
ce que nous avions fait, et étions cachés. Les responsables
allaient nous tomber dessus avec des reproches pour avoir agi seuls, sans
les prévenir, sans demander leur permission. Nous regardions par
la fenêtre, guettant ce qui allait se passer.
L'assemblée allait grandissant, et tous arrivaient en demandant où
se passait le Yzkor.
Nos responsables ne furent pas longs à décider que seul Michaël
et moi étions capables d'un tel coup, et vinrent nous chercher.
"Et maintenant, qu'allez vous faire?
Ce n'est pas le moment de se chamailler, c'est le moment d'agir. Allez voir
le Rav Avraham Eliahou Plotkin et le Rav Israël de Neuvel, qu'ils s'adressent
aux juifs ici rassemblés".
Les deux rabbanim prirent la parole devant une synagogue remplie comme jamais,
chaque groupe était venu avec ses dirigeants: Les Mizrahi, le Herout…
Je me souviens encore du discours de Rav Avraham Eliahou Plotkin. Il parla
de Chavouoth, du décès du Roi David, des questions posées
par son fils Chlomoh au Beth Din, des réponses où il était
question d'un enfant, et enchaîna sur le rôle des enfants dans
la continuité de l'histoire juive, de l'importance de leur éducation
dans les chemins de la Torah. L'assemblée était subjuguée,
accrochée à ses lèvres.
Le dirigeant du Mizrahi se leva en colère. "Nous sommes venus
pour une prière pour nos morts, pas, pour un discours!"
Ne fais pas attention, continue, souffla le dirigeant du Herouth, Mr Vogel,
demain je t'envoie cinq cent enfants…
Il fut finalement convenu, comme il n'y avait pas de bloc suffisamment grand
pour autant d'enfants, que les Loubavitch enverraient des enseignants chaque
soir, après les heures de cours régulières, pour enseigner
le message de la Torah auprès des jeunes enfants.
Et c'est ainsi que cela marcha de longs mois, jusqu'à la fermeture
du camp de Pocking.
Des années plus tard, j'eus l'occasion de rencontrer un juif simple,
et en parlant avec lui, je notai une chaleur particulière sur les
sujets liés au judaïsme.
Quand je lui demandai d'où il tenait une telle flamme, il me répondit
qu'il avait appris à Pocking avec des Loubavitch. Et aujourd'hui
encore, lorsqu'on rencontre un de ces enfants de Pocking 1947, on retrouve
chez lui une chaleur particulière dans son judaïsme.
Traduit
de "Mes souvenirs", de Rav Israël Yéhoudah Lewin
Plus sur le camp de Pocking:
http://www.theverylongview.com/WATH/essays/wrapping.htm,
note 7.