Un
voyage à Katmandou, c'est comme arriver au ciel avec un siège près de
la fenêtre... Katmandou est la capitale du petit royaume du Népal, dans
une large vallée bordée, à l'est, par l'Everest, et à l'ouest par les
sommets spectaculaires de l'Anapurna. Les habitants sont très chaleureux
et accueillants, la nourriture est délicieuse et Katmandou est le paradis
des touristes: les prix sont très bas. A Thamel, le quartier des étrangers,
on peut trouver une chambre à trois dollars la nuit!
J'y suis arrivé en mars 1991; j'avais passé deux mois à sillonner l'Inde.
J'avais pris une année sabbatique, laissant derrière moi à New York,
mon poste d'architecte pour faire le tour du monde, un voyage dont je
rêvais depuis toujours.
La Guerre du Golfe venait de se terminer, c'était le printemps. Ma plus
grande surprise à Katmandou, c'était le nombre incroyable de touristes
israéliens. Il y avait bien des Européens, des Australiens, des Américains,
mais il y avait plus d'Israéliens qu'aucune autre nationalité. Il faut
dire que de nombreux pays d'Asie ne laissent pas entrer des détenteurs
de passeports israéliens et ceux-ci «se contentent» donc du Népal, de
la Thaïlande et de l'Inde.
Il y avait des centaines d'Israéliens, jeunes, avec un budget réduit
et pas spécialement religieux. La plupart d'entre eux venaient de terminer
leur service militaire et avaient besoin de changer d'air. On dirait
que ce genre de voyage était devenu pour eux comme un rite initiatique;
certains se rendaient jusqu'au Japon, d'autres s'arrêtaient dans ce
paradis du trekking qu'est le Népal.
Dans la rue, on n'entendait parler qu'hébreu; dans les restaurants,
on trouvait des affiches avec «Broukhim Habaim», «Bienvenue» en hébreu,
des menus traduits en hébreu et des petites annonces gribouillées en
hébreu. Certains Népalais s'étaient mis à apprendre l'hébreu, et de
nombreux commerçants savaient compter en hébreu mieux que moi!
Je venais d'arriver à Katmandou et je m'étais déjà fait quelques amis
israéliens. L'un d'eux me demanda. «Vas-tu au Séder»? Sachant que Pessa'h
n'était sans doute pas très loin mais que la plus proche communauté
juive était à Calcutta (à quelques centaines de kilomètres et au delà
des plus hautes montagnes du monde), je ne pus m'empêcher de rire.
C'est alors que j'appris l'existence du déjà légendaire «Séder de Katmandou»,
dans ce pays déjà riche en légendes
Effectivement, quelques jours plus tard, des listes apparurent dans
tous les magasins et restaurants du quartier de Thamel. Il suffisait
de signer et de déposer 120 Roupies népalaises (environ quatre dollars)
pour participation aux frais. Lorsque je m'inscrivis, je fus très surpris
de constater que j'étais déjà le convive numéro 384, et il y avait encore
quatre jours avant le Séder!
Effectivement trois jeunes Loubavitch arrivèrent de Brooklyn, avec un
énorme chargement de Matsot et tout ce qu'il fallait pour faire un Séder
strictement cachère. Ils avaient même emporté des poulets car les Népalais
sont strictement végétariens et traitent d'ailleurs gentiment les étrangers
de «mangeurs de viande».
La boulangerie Prumpernick était pratiquement envahie d'Israéliens.
Elle fut même carrément réquisitionnée, cachérisée; des dizaines de
volontaires se mirent à laver, éplucher, couper et mixer. Il fallait
préparer le 'Harosset, les légumes et, bien sûr, comment pouvait-on
envisager un Séder sans soupe de poulet?
Lorsqu'on payait ses quatre dollars d'inscription, on recevait une Haggadah
qui devenait en quelque sorte le ticket d'entrée. Plus Pessa'h approchait,
plus on voyait des Israéliens dans les rues de Katmandou. On ne parlait
plus que du Séder et des derniers préparatifs.
C'était la veille de la fête. Je mis mes plus beaux vêtements (après
deux mois passés à bourlinguer en Inde, cela signifiait les vêtements
qui avaient le moins de taches et de trous...) et mes chaussures de
trekking. Je me rendis à l'Ambassade d'Israël, dans un quartier résidentiel
de la périphérie. Il y eut un bref contrôle de sécurité, mon passeport
américain ne présentait aucun problème; il y avait quelques soldats
népalais en uniforme, au cas où..., bien qu'il semblât très improbable
que les violences du Moyen Orient puissent arriver jusqu'à ce petit
paradis perdu dans les montagnes.
Dans le jardin de l'ambassade, il y avait une énorme tente, remplie
de chaises pliantes; il n'y avait pas de tables, toutes les chaises
étaient tournées vers une table centrale. Il y avait de la place pour
huit cent personnes. Je trouvai une place entre deux Israéliens que
j'avais rencontrés auparavant et je regardai l'assistance. il y avait
là des Juifs que j'avais rencontrés non seulement à Katmandou mais dans
mes voyages en Inde; et je vis des visages que je devais rencontrer
par la suite lors de mon périple dans le reste de l'Asie.
C'est alors que je réalisai que ce Séder ne ressemblerait à aucun autre;
j'allais en fait participer à un des plus grands Sédarim du monde, ici,
sur le «Toit du Monde»... Les gens se saluaient en riant et en pleurant
de joie: de vieux amis du Kiboutz, du mochav, de l'armée, de l'école;
des amis qui ignoraient l'un et l'autre qu'ils avaient quitté Tel Aviv;
des cousins qui ne s'étaient pas vus depuis des années; des jeunes qui
découvraient qu'ils habitaient en fait dans la même rue à Haïfa. il
avait fallu qu'ils viennent jusqu'ici pour faire connaissance!
En Israël, ce petit pays de quatre millions de Juifs, chacun connaissait
l'autre ou, au moins, le cousin ou le voisin de l'autre. Il y avait
aussi des Juifs américains et quelques familles. Quand le Séder commença,
il y avait plus de convives que de chaises. A la table d'honneur, il
y avait, outre les trois jeunes Loubavitch, l'ambassadeur d'Israël avec
sa femme et un représentant du gouvernement royal du Népal.
Les Hassidim se mirent à chanter. L'épouse de l'ambassadeur alluma les
bougies avec les bénédictions ainsi que toutes les jeunes filles présentes.
La cérémonie commença, en hébreu, avec de fréquentes interruptions pour
répondre aux questions, expliquer chaque étape de la prière, raconter
des histoires, réfléchir sur le sens de la liberté, alors qu'on sortait
à peine de la guerre du Golfe. Tous participaient avec enthousiasme
et ferveur, en hébreu ou en Anglais, tous se comprenaient.
Le repas avait été compliqué à organiser mais chacun eut à manger; même
si la soupe de nos trois jeunes Hassidim n'avait pas le même goût que
celle des huit cent mères ou grands-mères auxquelles elle était comparée,
elle était chaude et réconfortante. Il y avait suffisamment de vin et
de Matsot, il y avait même pour chacun un minuscule morceau de Matsah
que le Rabbi lui-même avait tenu à envoyer de Brooklyn au Népal.
Le Séder se termina, on chanta la Hatikva, nul ne voulait vraiment partir,
de nombreux volontaires aidèrent à ranger et débarrasser. Dans les rues
de Katmandou, les jeunes Israéliens rentraient chez eux, en fredonnant
encore les airs du Séder. J'appris par la suite que les restaurants
de Thamel avaient été presque vides ce soir Ia.
Dans la suite de mon voyage en Asie, je rencontrai encore de nombreux
Israéliens. Tous me demandèrent si j'avais été au Séder et je répondai
fièrement: «Bien sûr!» |