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des fêtes juives |
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Extrait de Conversation avec les jeunes, Adar 5721
PRIS DANS SON PROPRE PIÈGE
(UN VIEUX
RÉCIT DE POURIM)
Il
y a fort longtemps de cela vivait un riche et puissant sultan. Il avait deux
conseillers intimes: l'un était un Juif nommé 'Hakham Moché,
l'autre un non Juif nommé Ahmed.
Ce dernier était jaloux de 'Hakham Moché qu'il considérait
comme son rival. Il s'avisa de monter un complot pour se débarrasser
de lui. Un jour il dit au sultan :
- Votre Majesté est réellement entourée de tout ce qu'il
y a de plus riche et de plus beau. Une seule chose est indigne de vous: la piscine
dans laquelle vous vous baignez. La splendeur de ce qui vous environne exige
une piscine bien plus somptueuse. Pourquoi ne pas demander à votre conseiller
juif de vous en construire une semblable à celle qu'avait le roi Salomon?
'Hakham Moché est, comme vous le savez, fils d'architecte; ce ne serait
pas pour lui une tâche si compliquée.
- Ton idée est excellente, Ahmed! s'exclama le sultan en battant gaiement
des mains.
Ahmed fut très satisfait de sa trouvaille. La jalousie qui le rongeait
lui faisait haïr 'Hakham Moché. Son espoir était que sa suggestion
eût pour résultat de faire tomber ce dernier en disgrâce,
car lui, Ahmed, était persuadé que personne ne serait capable
de réaliser même une copie de la fameuse piscine du roi Salomon.
Quand 'Hakham Moché fut informé de ce que le sultan attendait
de lui, il devint fort soucieux. Qu'allait il faire?
L'inquiétude devait se lire sur ses traits car, à peine arrivé
chez lui, retour du palais, sa mère s'en aperçut. Elle lui en
demanda la raison. Quand il la lui dit, le visage de la vieille femme s'éclaira.
"Mon fils, lui dit elle, "ton ange gardien veille sûrement sur toi. Ecoute,
je sais de façon certaine que ton cher père - son âme soit
en paix - avait reproduit les plans de nombreux édifices célèbres,
et particulièrement de palais. Celui de la piscine du roi Salomon doit
se trouver parmi eux, je n'ai pas le moindre doute là-dessus. Va dans
la cave et cherche bien; tes efforts ne tarderont pas à être récompensés.
Ce précieux plan te permettra de satisfaire au désir du sultan;
cela te vaudra du même coup et de conserver sa faveur et de mettre en
échec les machinations insidieuses d'Ahmed"
'Hakham Moché entreprit sur-le-champ ses recherches. Comme sa mère
l'avait prévu, il ne tarda pas à mettre la main, avec un soupir
de soulagement, sur le précieux document. Il se rendit au palais et déclara
au souverain qu'il était prêt à commencer les travaux. Si
le sultan voulait bien donner à la trésorerie les ordres nécessaires,
plus rien ne s'opposerait à la construction de la somptueuse piscine,
la seule véritablement digne du grand monarque.
L'attente impatiente de ce dernier était semblable à celle qu'éprouve
un enfant à qui on a promis un jouet merveilleux. Les ordres furent vite
donnés et 'Hakham Moché s'attela à l'entreprise sans en
négliger un détail. Le travail fut mené avec tant de diligence
que. peu de temps après, la piscine était prête.
Le sultan en fut si satisfait qu'il voulut marquer à Ahmed son appréciation.
N'était-ce pas ce dernier qui avait eu l'idée d'un tel ouvrage?
l'ayant mandé il lui dit :
- Mon cher Ahmed, je te suis si reconnaissant de ta magnifique idée!
Pour t'en récompenser, je tiens à ce que tu aies une part dans
l'achève ment de cette œuvre splendide. Te sais que tu es aussi peintre
et fils de peintre, C'est pourquoi j'aimerais te confier la décoration
de l'intérieur de la piscine, Tu l'orneras de peintures qui devront éblouir
quiconque les regardera.
Ahmed dissimula son mécontentement, Il n'avait pas prévu une telle
demande de la part de son maître, Son embarras était grand; si
ce travail où il se trouvait engagé malgré lui se soldait
par un échec, le plan diabolique conçu pour nuire à son
rival se retournerait tout bonnement contre lui,
Il se livra chez lui à quelques expériences sur la solidité
des peintures; les résultats en furent décourageants, Ne sachant
où donner de la tête il alla trouver 'Hakham Moche et le supplia
de lui venir en aide,
- J'ai fait déjà plusieurs essais, lui dit-il, la peinture ne
tient pas au contact de l'eau, Comment peindre alors l'intérieur de la
piscine de sorte que le spectateur soit, comme le veut le sultan, ébloui
par ce qu'il verra?
- Reviens demain, Ahmed, répondit 'Hakham Moché; peut-être
trouverai-je une solution à ton problème,
Le jour suivant, Ahmed, plein d'inquiétude, était au rendez-vous,
- T'ai réfléchi beaucoup à la question, lui dit 'Hakham
Moché dès qu'il le vit. et je suis arrivé à la conclusion
que la meilleure solution serait de revêtir le fond et les parois de la
piscine d'une mince couche d'or. Nul doute que celle-ci n'éblouisse celui
qui la regardera : de plus, le contact de l'eau n'altérera en rien sa
solidité,
- Comment t'exprimer ma reconnaissance? s'exclama Ahmed; ton idée me
tire d'une situation pour le moins très embarrassante,
Il se mit au travail, La piscine enfin prête, le sultan fut ravi du résultat,
Tout cela eût rasséréné l'atmosphère au palais,
n'était la jalousie qui ne laissait à Ahmed aucun répit,
Elle fut d'ailleurs mise à rude épreuve par l'attitude du sultan
qui, fier de son chef-d'œuvre, n'avait plus qu'un nom à la bouche: celui
de 'Hakham Moché.
"J'ai bien eu une part dans l'ouvrage, se disait Ahmed avec amertume, "pourquoi
suis-je si injustement oublié?
L'envie recommençant à tourmenter son cœur, il chercha de nouveaux
moyens de nuire à son rival juif. Quelques jours s'étaient à
peine écoulés qu'il se présenta à nouveau devant
le sultan et lui dit :
- Majesté, vous êtes trop généreux. J'ai appris par
hasard le montant des crédits alloués à 'Hakham Moché
pour la construction de la piscine. Ils sont très élevés
et j'ai de bonnes raisons de croire qu'ils n'ont pas été entièrement
dépensés pour les travaux, mais que votre architecte s'en est
réservé une part substantielle, Il ne m'était pas possible
de passer sous silence un tel abus de confiance à votre égard,
Le sultan se laissait gagner par la colère, ce qui encouragea Ahmed à
poursuivre :
- Je suggère que vous mandiez votre conseiller juif et lui fassiez prêter
serment que toutes les sommes qui lui ont été versées pour
la piscine ont été intégralement affectées aux travaux,
S'il s'y refuse, la preuve sera faite de son manque d'honnêteté
à votre égard, Dans ces conditions, le moins que je puisse dire
est qu'il mériterait de perdre la vie sauf s'il abjure sa religion et
consent à devenir un fidèle musulman,
Le sultan, que le soupçon déjà aveuglait, acquiesça.
'Hakham Moché fut convoqué sur-le-champ. Ce dernier savait qu'il
s'agissait d'une nouvelle machination de son ennemi, mais il n'y avait dans
l'immédiat aucun moyen de le contrecarrer,
- Te ne puis vous jurer, Majesté, dit-il au sultan, que tout le matériel
destiné à la piscine ait été affecté aux
travaux, mais je peux vous assurer que je n'ai rien pris pour moi-même.
Quant à prêter serment que vos ouvriers ont suivi mon exemple,
cela m'est impossible.
- En voilà assez! cria le sultan hors de lui. J'ai compris. 'Hakham Moché,
tu vas mourir, à moins que tu ne consentes, pour avoir la vie sauve,
à devenir un fidèle musulman comme moi-même. Et j'exige
que tu te décides tout de suite!
- Majesté, je ne peux vous donner qu'une seule réponse, dit 'Hakham
Moché avec détermination; plutôt que de renoncer à
ma foi, je suis prêt à mourir.
Le sultan ordonna
alors que le conseiller juif fût ligoté et jeté à
la mer. Ahmed était dans la joie, il vivait un des plus beaux jours de
sa vie.
Tandis que les, gardes traînaient 'Hakham Moché vers le bord de
la mer, le médecin juif du souverain vint à passer. Il allait
rendre visite à un pêcheur malade. Le conseiller tombé en
disgrâce était son ami; le spectacle qui s'offrait à sa
vue suffit à lui faire comprendre la gravité de la situation.
Se dissimulant vivement derrière un rocher, il vit les gardes pousser
'Hakham Moché dans l'eau profonde. Ce dernier se débattit pour
essayer de surnager, mais en vain. Les liens entravant ses mouvements, il coula.
Quelques bulles vinrent crever à la surface de l'eau. Les gardes s'attardèrent
un instant pour s'assurer que tout était bien fini, puis ils s'en revinrent
faire leur rapport à leur maître.
Sans perdre une seconde, le médecin se débarrassa de son manteau
et, s'armant de son bistouri, plongea rapidement dans la mer. Il trouva le corps
inanimé de son ami, coupa ses liens et le ramena rapidement sur la berge.
Faisant appel à toute son expérience professionnelle, il fit tout
ce qu'il put pour ramener 'Hakham Moché à la vie. Et il y réussit.
Alors, l'enveloppant de son manteau, il le transporta sans que personne ne le
vît, dans sa maison. Là, il lui prodigua tous les soins nécessaires
et n'eut de cesse que le pauvre conseiller recouvrât entièrement
la santé.
Celui ci dut rester caché dans la cave de son ami, ne s'octroyant que
quelques brèves et prudentes sorties après la tombée de
la nuit pour respirer un peu d'air frais. Une fois par semaine seulement, le
jeudi, à la faveur de l'obscurité, il se hasardait plus loin.
Muni d'une ligne, il allait s'asseoir sur un rocher au bord de l'eau, à
l'abri des regards indiscrets, et tâchait de prendre quelques poissons
pour le saint Sabbat. Il ne rentrait jamais les mains vides, et la femme du
médecin se chargeait de préparer avec le produit de la pêche
un plat savoureux.
Un jour, alors que le sultan se promenait dans les parages, l'anneau qu'il avait
au doigt glissa et tomba dans l'eau. Tout fut fait pour le retrouver, mais en
vain. Le souverain était très attaché à cet anneau;
sa perte lui causa beaucoup de peine. Ahmed, qui guettait la moindre occasion
de nuire aux juifs, en profita pour conseiller au sultan d'ordonner à
ces derniers de retrouver coûte que coûte, l'anneau perdu. Faute
par eux de le lui rapporter dans les dix jours, ils se verraient tout bonnement
expulser du pays. Le décret fut pris aussitôt. Le perfide Ahmed
se réjouissait dans le secret de son cœur : les Juifs allaient connaître
de dures épreuves.
C'était jeudi. Cette nuit-là, comme à son habitude, 'Hakham
Moché pêchait. La chance lui sourit, il prit un très gros
poisson qu'il rapporta t
riomphalement
à la maison. Quand le lendemain matin la femme du médecin l'ouvrit,
elle n'en crut pas ses yeux. L'anneau du sultan était là, à
l'intérieur du poisson. Imaginez la joie de la maisonnée. "Quel
miracle Dieu nous envoie!" s'exclama l'homme de science. "Il faut surtout n'en
rien dire à personne; en mettant à profit ce geste de la Providence,
nous pourrons sauver notre peuple et peut être, en même temps, nous
débarrasser une fois pour toutes de notre ennemi mortel". Ceci dit, il
se dirigea en hâte vers le palais.
- Majesté, dit il au sultan dès qu'il se présenta devant
lui, j'ai eu un rêve cette nuit au cours duquel j'ai été
chargé d'un message mystérieux. Si vous voulez bien prendre la
peine de vous rendre avec votre suite jusqu'au bord de la mer, la nuit de la
prochaine pleine lune, vous rentrerez en possession de l'anneau auquel vous
tenez tant. Je suis prêt à y risquer ma tête si ma promesse
ne se réalise pas!
La pleine lune correspondait à la nuit venant après la fête
de Pourim. On ne s'attarda pas outre mesure à la célébration
de ce jour; une lourde menace pesait sur les Juifs, dont l'attente était
grosse d'inquiétude.
A l'heure fixée, le sultan et sa suite, dont faisaient partie Ahmed et
le médecin, se trouvèrent au lieu indiqué au bord de la
mer. La nuit était très calme et la pleine lune de sa froide lumière
découpait dans le paysage des ombres irréelles. Tout le monde
était présent et attendait...
Soudain, on entendit un clapotis distinct, puis l'on vit se préciser
une barque qui approchait avec de lents coups de rames vers le rivage. Quelques
instants après, on vit en émerger une forme humaine qui, quittant
l'embarcation, s'avança vers le sultan, puis s'arrêta à
distance respectueuse. Ce dernier faillit tomber de frayeur, car il venait de
reconnaître son conseiller juif.
- 'Hakham Moché! s'écria t il quand il eut dominé son trouble,
est ce bien toi, humain parmi les humains, ou es tu une ombre?
- Majesté, dit 'Hakham Moché en s'inclinant devant le souverain.
Je suis ici pour obéir à Sa Majesté le roi des sept mers.
Quand vos gardes m'eurent jeté à l'eau, un monstre énorme
me conduisit à lui. Le roi des sept mers était très courroucé
parce que j'avais, sans son autorisation, pris l'eau de la mer pour en remplir
votre piscine. Il a menacé de ses furieuses marées votre capitale;
ce serait pour lui un jeu d'enfant que de la détruire. Toutefois, il
était prêt à pardonner si j'acceptais de construire pour
lui une piscine semblable à la vôtre. Plus, il a promis même
de me renvoyer auprès de vous muni de l'anneau que vous avez perdu il
y a quelques jours. Aussi me suis je mis sans tarder à l'ouvrage. Je
viens d'achever la piscine. Tout ce qui lui manque maintenant, c'est une couche
d'or, et seul notre ami Ahmed est capable de le faire. C'est pourquoi le roi
des sept mers vous demande de le lui envoyer afin qu'il achève mon œuvre.
Je crois nécessaire d'ajouter que, faute par vous de satisfaire à
son désir, le maître des eaux profondes menace de submerger votre
charmante capitale, la réduisant ainsi à un amas de ruines...
Enfin, voici l'anneau si cher à Votre Majesté.

Le sultan examina l'anneau. Non, il ne rêvait pas, aucun doute possible,
c'était bien celui qu'il avait perdu. Devant ce gage de la sincérité
de son conseiller il prit ce dernier dans ses bras pendant un long moment. Puis,
se tournant vers Ahmed que la peur faisait trembler de tous ses membres, il
dit :
- Allons, ne faisons pas attendre le puissant roi des sept mers.
Sur quoi, il donna l'ordre que le conseiller fût ligoté et jeté
à l'eau à l'endroit précis où 'Hakham Moché
avait connu quelque temps auparavant le même sort. L'ordre fut exécuté
aussitôt et le perfide Ahmed disparut pour toujours dans les flots.
Quant à 'Hakham Moché, il reprit ses fonctions de conseiller auprès
du sultan. Nombreux furent, depuis lors, les services qu'il rendit à
son pays d'adoption et à son Peuple.
(Ce récit a fait l'objet d'un spectacle de marionnettes de mon ami David, dont sont extraites les photos d'illustration)