Mise
à jour le
|
||||||||||
| Site
des fêtes juives |
||||||||||
Extrait de Conversation avec les Jeunes N°354, Adar 5743
Pourim de Castille
C'était au temps
du roi Alphonse XI qui régna sur la Castille il y a six siècles
et demi, et dont le pouvoir s'étendit jusqu'à Tolède et
Séville, Cordoue, Malaga et d'autres provinces espagnoles.
Un jour, un Juif de noble lignée, nommé Don Joseph ben Ephraïm
Halévi Benveniste, arriva en Castille. Fort cultivé, doué
d'une grande sagesse, très beau et de manières parfaites, il avait,
de surcroît, un talent marqué pour la musique. Tant de mérites
unis à tant de vertus ne pouvaient laisser indifférents ceux qui
le connurent. Il forçait l'admiration de tous.
Le roi l'invita au palais et fut, lui aussi, conquis. Il ne se passa pas beaucoup
de temps avant qu'il ne voie tout l'intérêt qu'il aurait à
en faire son Ministre des Finances et son conseiller intime. Don Joseph devenait
ainsi, après le souverain, l'homme le plus puissant d'Espagne. Il possédait
un splendide carrosse et s'en servait pour ses déplacements, accompagné
d'une suite imposante de chevaliers et de jeunes nobles qui constituaient sa
garde personnelle. Parmi ceux-ci, il y en avait un nommé Gonzalo Martinez,
un ambitieux sans scrupules qui ne ménageait aucun effort pour gagner
la faveur de son maître. Il fit tant et si bien que Benveniste le nomma
à une fonction importante à la Cour. L'habile courtisan ne tarda
pas à devenir le favori du roi lui-même. Don Joseph n'était
pas le seul grand personnage juif à la Cour. Il y en avait un autre;
c'était Samuel ibn Wakar, médecin du roi et astronome éminent.
L'un et l'autre excitaient la jalousie de Gonzalo qui décida un jour
de provoquer leur chute.
Avec des protecteurs si haut placés à la Cour, les Juifs d'Espagne
se sentaient en sécurité; ils vivaient heureux. Ils mettaient
leur foi exclusive en Don Joseph et en Samuel - parce que l'un était
Ministre des Finances et l'autre médecin du roi - oubliant qu'un tel
sentiment n'est dû qu'à Dieu seul.
Des jours sombres se préparaient pour le pays. De l'autre côté
du détroit qui séparait l'Espagne de l'Afrique, à quelques
kilomètres à peine de distance, les Maures menaçaient d'envahir
le royaume. Une guerre inévitable éclata qui vida les caisses
du Trésor.
Les difficultés commencèrent. Gonzalo suivait avec attention la
situation qui s'aggravait de jour en jour. Il attendait son heure; elle vint.
Les armées espagnoles essuyaient défaite après défaite.
Un jour, à la suite de nouveaux revers qui rendaient tout espoir vain,
le courtisan dit au souverain: "Majesté, vous avez grand besoin d'argent.
Je peux vous procurer les sommes nécessaires à la poursuite de
la guerre contre les Maures".
- Quelle est votre idée? demanda le roi d'un ton las. De lourds impôts
accablent déjà mes sujets. Gonzalo ne se perdit pas dans d'inutiles
discours. en quelques phrases précises il dévoila son plan, "S'il
plaît à votre Majesté de me vendre dix Juifs, je les paierai
huit cent livres d'argent!".
- Et quels sont ces dix Juifs, demanda le roi.
- Le premier est Joseph Benveniste qui a ruiné le pays et vidé
les caisses du Trésor. Le second, Samuel ibn Wakar dont les mauvais conseils
vous ont conduit à cette impasse. Les huit autres sont les plus riches
de leur communauté. Dans un moment si critique, leur devoir leur commandait
de mettre leur fortune à la disposition de leur souverain, mais ils ne
l'ont pas fait.
Et soulignant sa proposition de mensonges habiles et circonstanciés,
Gonzalo acheva de discréditer ceux qu'il jalousait et arracha au roi
son consentement. Et sans tarder, il passa aux actes. Ils furent odieux.
Les Mauvais Jours
Accusé par ses soins de malversations et de haute trahison, Don Joseph
fut jeté en prison. Déchu du rang qu'il occupait, tous ses biens
furent confisqués. Il traîna quelque temps dans un cachot perdu
de Tolède; sa santé n'y résista pas et, l'accablement moral
aidant, il ne tarda pas à mourir. Quand le roi l'apprit, il donna l'ordre
qu'on transportât le corps de son ancien favori à Cordoue où
on l'inhuma avec de grands honneurs. Il exempta de tous les impôts dus
à la Couronne la veuve et ses enfants; mais il ne fit pas obstacle au
plan de Gonzalo.
Le second geste de ce dernier fut de faire arrêter Samuel ibn Wakar et
ses deux frères. Suivit aussitôt la confiscation de leurs biens.
Samuel, jeté en prison, fut torturé. Il eût pu avoir la
vie sauve s'il avait consenti à abjurer sa foi. Il préféra
la mort. Son corps fut gardé un an avant d'avoir droit à la sépulture.
Ayant ainsi supprimé les deux grands hommes d'Etat, Gonzalo devint Premier
Ministre, le personnage le plus puissant du royaume après le roi. Accusations
et menaces commencèrent à s'abattre sur les Juifs les plus en
vue du pays. Grâce à quoi Gonzalo leur extorqua de très
grosses sommes d'argent.
En Castille, comme dans toutes les provinces sur lesquelles régnait Alfonso,
la vie de chaque Juif devint précaire; ils étaient tous à
la merci d'un caprice de Gonzalo dont les décisions arbitraires unies
à une grande cruauté les glaçaient d'horreur.
Alors, dans le ciel jusque Ià plongé dans les ténèbres,
l'étoile de Rabbi Moché Abravalia, grand poète doublé
d'un écrivain remarquable, se mit à briller. Le roi le prit en
amitié. Don Moché en profita pour intercéder en faveur
de ses frères que Gonzalo continuait à persécuter avec
acharnement. Mais les Maures, dont l'invasion menaçait toujours le royaume,
préoccupaient trop le souverain pour qu'il prêtât une oreille
attentive aux propos de Rabbi Moché.
Entre-temps, un conseil de guerre fut réuni. Gonzalo, premier ministre
et conseiller du roi, requit l'expulsion des Juifs et la confiscation de tous
leurs biens au profit de la Couronne. Suivant l'exemple de Haman, son triste
prédécesseur, il accabla ceux qu'il haïssait des accusations
les plus mensongères et demanda qu'on n'eût aucune pitié
des hommes, des femmes ni des enfants. Avec l'argent ainsi recueilli, le souverain
pourrait continuer sa guerre et sauver le royaume.
Le roi ne répondit pas, mais demanda leur avis aux autres conseillers.
La plupart soutinrent la requête de Gonzalo; mais pas tous. Une voix contraire
se fit entendre. Le doyen du Conseil parla en faveur des Juifs. "Ils ont toujours
été des sujets loyaux, dit-il. Qui, dans le pays, paie plus d'impôts
qu'eux? Les chasser, c'est tout simplement tuer la poule aux œufs d'or!". Aucune
décision fut prise. Le mieux était d'attendre le résultat
de la bataille prochaine contre les Maures. Il serait toujours temps de s'occuper
des Juifs.
Rabbi Moché eut connaissance du grave danger qui menaçait ses
frères. Il avertit toutes les communautés israélites et
les engagea à se rassembler dans les Synagogues afin d'adresser à
Dieu leurs prières et de clamer leur repentance. La nouvelle provoqua
la consternation générale. On pleura, on se lamenta. Chaque Juif
du royaume jeûna et pria de tout son cœur. Et Dieu écouta les prières
qui montaient si vives, si sincères vers Lui.
Le vent tourne
Pendant ce temps, Gonzalo se lançait avec les troupes royales au devant
des Maures. Après une bataille féroce qui dura un jour entier,
ceux-ci essuyèrent une sanglante défaite. Ils fuirent en désordre,
laissant sur le terrain dix mille morts, dont leur général en
chef.
Fier et triomphant, Gonzalo regagnait la capitale à la tête des
armées victorieuses. "Le roi m'écoutera maintenant, songeait-il
avec orgueil, bientôt il n'y aura plus un Juif dans le pays!". Il eût
dominé le monde, que sa joie n'aurait pas été plus débordante.
Il jubilait. Mais il ne savait pas qu'il n'avait gravi tous les échelons
de la puissance et de la gloire que pour tomber de plus haut, et que sa chute
n'en serait que plus spectaculaire.
La nouvelle de la victoire parvint au roi. Pour un temps, il allait être
tranquille, Gonzalo l'avait débarrassé de la menace que faisaient
peser ses ennemis sur son royaume.
Mais ne fallait-il pas maintenant se méfier du trop puissant Gonzalo?
Sur le conseil de Rabbi Moché, il dépêcha un messager. Ordre
était donné à Gonzalo de se présenter le plus tôt
possible devant son souverain; l'armée, plus lente, pouvait suivre sous
le commandement d'un autre général. Mais le premier ministre,
soupçonnant quelque revirement défavorable, refusa d'obéir.
A la tête d'un régiment d'élite, il occupa une forteresse
et s'y enferma, bravant son roi et le défiant d'aller l'en déloger.
Ce dernier donna l'ordre de raser la forteresse et d'écraser la rébellion.
Le refuge fut incendié et Gonzalo finit par se rendre.
Le cruel assassin, qui n'avait eu de pitié pour personne, maintenant
demandait grâce.
Sourd à ses prières, le roi ordonna qu'il soit décapité
et qu'on livrât publiquement son cadavre aux flammes.
Ce fut un jour de grande réjouissance pour les nombreux citoyens soucieux
de vivre en paix, et surtout pour les Juifs. Gonzalo, dont les efforts visaient
à leur anéantissement, venait de connaître une fin tragique.
Ce jour-là - c'était au mois d'Adar - les Juifs de Castille le
désignèrent comme un jour de réjouissance et d'actions
de grâces, qu'ils s'engagèrent à observer chaque année
aussi longtemps qu'ils demeureraient dans ce pays. Ils l'appelèrent "Pourim
de Castille". Les Juifs d'Espagne le célébrèrent en plus
du Pourim que fêtaient tous les Juifs du monde en souvenir de la chute
de leur grand ennemi Haman, quand Dieu substitua la joie à la désolation
et la lumière aux ténèbres.