Les fêtes juives
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Sim'hat Torah dans les rues de Moscou, 1965

Extrait de: LES JUIFS DU SILENCE
Elie Wiesel, Editions du Seuil 1966.

En 1965, Elie Wiesel part en Russie, à la rencontre des nos frères juifs, les Juifs du silence. Un livre et un témoignage émouvant, à lire et relire, dont nous extrayons un morceau classique: la fête de Sim'hat Torah à Moscou, à laquelle Elie Wiesel participe avec les membres de la délégation diplomatique israélienne.

Suite: Sim'hat Torah dans les rues de Moscou

Délibérément ou non, on nous avait menti. Eh oui, on nous avait trompés. Bonnes ou mauvaises, les intentions de nos informateurs avaient visé, pendant des années, à nous faire perdre confiance en la jeunesse juive russe, à nous convaincre de la nature irréversible de son processus d'aliénation.
Eh oui, l'argument avancé ne manquait pas de logique. Après tout, il s'agissait d'une nouvelle génération, la troisième et, bientôt, la quatrième depuis la Révolution. Tôt ou tard, les effets de cinquante ans d'endoctrination marxiste devaient se faire sentir. Pour les jeunes d'aujourd'hui, Dieu n'était que mythe et la religion - toute religion - un mauvais souvenir: à rejeter, à oublier. Demain, ils n'auraient plus rien à oublier. Conséquence inévitable du matérialisme historique. Il ne fallait pas leur demander l'impossible. Attristés, nous suivions analyses et conclusions et ne les contestions point. Eh bien, ce soir-là à Moscou, dans cette rue inondée de lumière et de joie, je me le reprochais. La jeunesse juive russe mérite plus que notre scepticisme, plus que notre confiance raisonnée. Nous pouvons lui demander l'impossible.


Je ne sais pas d'où ils venaient. J'ai essayé d'en avoir le cœur net, mais mes interlocuteurs refusaient de me répondre....
Peut-être n'y avait-il pas de réponse. Qu'importe, ils étaient venus et cela seul comptait.
Qui donc les avait organisés, les avait persuadés de braver le danger et d'accourir pour célébrer en plein air cette fête juive, dans une ambiance juive et en accord avec la tradition juive? Mystère. Qui leur avait rappelé le chemin à suivre? Mystère. Peut-être le savait-on, mais on préférait ne m'en rien dire. Soit. Libre à eux de garder leur secret. L'important c'est qu'ils en possédaient un.
N'empêche que cette manifestation présentait un aspect curieux.
Des dizaines de milliers de garçons et de filles ne surgissent pas spontanément, soudainement, de nulle part, à la même heure, au même point, poussés par le même désir de s'insérer dans la même collectivité pour chanter les mêmes chansons. A l'arrière-plan, derrière ce spectacle grandiose, il devait y avoir quelqu'un - un individu? un groupe? - qui avait fait les préparatifs nécessaires, passant consignes et renseignements, établissant les contacts divers, supervisant le programme: qui était-ce? Je n'en sais rien. Peut-être vaut-il mieux ne pas le savoir.
Je sais seulement que je crus rêver tant le spectacle, par son étendue, par le nombre de ses participants et par sa force dynamique, dépassait et mon attente et mon imagination.
Le rêve commença au crépuscule. Le centre de la capitale se déplaça soudain de la place Rouge vers la petite ruelle de la synagogue. La jeunesse juive se mit en marche. Tous les chemins menaient au même endroit. Étudiants et ouvriers, lycéens et soldats démobilisés, membres du Komsomol et des associations sportives, ils arrivaient en bandes ou par groupes de deux, de trois, joyeux et hésitants, les cheveux au vent ou le regard craintif - tous se déversaient dans la foule qui les accueillait à grands cris. Certains avaient apporté leurs accordéons, d'autres leurs guitares, prêts à vibrer au même appel.

Combien étaient là? Dix mille? Vingt mille? Plus. Environ trente mille, de l'avis des spécialistes. La rue était trop étroite pour les contenir.
On y était plus serré qu'à l'intérieur de la synagogue. Cependant ils continuaient à affluer, renversant barrages et obstacles, envahissant d'autres petites ruelles et même quelques cours de maisons privées. La kermesse battait son plein. Dans la fureur de la danse, ils semblaient flotter en l'air, tels des personnages de Chagall, s'arrachant à leurs ombres, s'élevant au-dessus des immeubles, au-dessus de la ville, comme pour escalader une échelle invisible, celle de Jacob, menant jusqu'au ciel - sinon plus haut encore.
Demain ils redescendraient sur terre et se disperseraient à nouveau. Ils disparaîtraient dans le labyrinthe souterrain de la vie quotidienne moscovite pour n'en émerger qu'au prochain rassemblement. Mais l'an d'après ils reviendraient et d'autres les y suivraient. Chaque étincelle provoquerait une réaction en chaîne. Quiconque était venu une fois, réapparaîtrait et entraînerait ceux qui ne savaient pas encore que l'on pouvait et devait y aller.
Je me promenais parmi eux, le cœur battant, les sens excités, aiguisés au point qu'ils me faisaient mal, ne sachant où regarder ni quoi écouter. Je savais qu'ils allaient venir, mais j'ignorais, qu'ils seraient si nombreux; je savais qu'ils allaient se réjouir, mais non que leur joie serait si authentique, si profondément juive.
On dansait, on chantait, on chahutait. Emportés sur la même crête d'enthousiasme, tous donnaient libre cours à leur élan, à leur allégresse. Çà et là, des cercles se formaient; on discutait judaïsme et histoire juive, entre soi ou avec des étrangers qu'on accaparait avec avidité et jalousie. On aurait dit que ces jeunes venaient enfin de se retrouver chez eux.
Je me laissais porter par le courant, d'une ronde à l'autre, d'un groupe à l'autre, conscient de chaque cellule de mon corps, captant chaque image ondoyante, me demandant si j'avais le droit - et si j'avais mérité - de partager leur bonheur et leur bonheur et de frémir au son de leur voix.
Dix heures avaient déjà sonné. Plus la soirée avançait, plus la température baissait. Le froid mordait, coupait la chair. On ne le sentait pas.
Une jeune fille, guitare, en bandoulière, égrenait une complainte juive, celle d'un pauvre orphelin qui implore les passants de lui acheter des cigarettes. J'aimais la voix suppliante de la guitariste qui ne vendait rien et n'achetait rien. Ailleurs, un garçon jouait une mélodie israélienne. On dansait la Hora. Plus loin, la femme d'un diplomate de Jérusalem enseignait en hébreu une nouvelle chanson de son pays; garçons et filles répétaient après elle les mots inconnus, riant de leur mauvais accent. Une demi-heure plus tard, ils chantaient en chœur, et la femme déjà se dirigeait vers d'autres amateurs qui la réclamaient.
Plus loin encore, je tombai sur un cercle où l'on discutait ferme des problèmes d'actualité. Nerveux, provocant, un étudiant maigre s'exclama sur un ton de défi:
- Je suis communiste et compte le rester!
Je lui demandai:
- Dans ce cas, que faites-vous ici?
Il me toisa du regard avant de répliquer du même ton:
- Parce que je suis également juif et compte le rester I
Et alors, brusquement, j'eus envie d'aller de l'un à l'autre et leur demander pardon d'avoir douté d'eux.
- Et vous? Que faites-vous ici, m'interrogea le même étudiant.
- Rien, dis-je.
- Et vous en êtes fier?
- Oui, répondis-je en souriant.


Je m'éloignai en pensant: lui et ses amis font plus pour nous que nous ne faisons pour eux.
A un certain moment, j'allai m'appuyer contre un mur, fermai les yeux et me mis à prier: "Que ce rêve ne se brise pas. Que cette nuit se prolonge au-delà d'une seule nuit. Que le rêve d
e cette nuit ne me déserte pas."
Une jeune étudiante pleine d'entrain animait une sorte de chœur parlé. Elle posait des questions auxquelles ses auditeurs répondaient par des phrases courtes en s'esclaffant. Le mot Evrei (juif) revenait sans cesse. Voici un extrait du dialogue tel qu'un ami me le traduisit:
- Les salauds, que disent-ils?
- Que nous sommes Juifs.
- Et que disons-nous?
- Que nous le sommes.
- Et alors?
- Cela les fait enrager.
- Et si nous disons que nous ne le sommes pas?
- Ils hurlent que oui.
- Moralité?
- Les salauds resteront salauds et les juifs juifs.
Et ainsi de suite pendant un bon quart d'heure. Mon ami trouva ce dialogue drôle. Moi pas. Je l'interrogeai: je comprends les questions et je comprends les réponses, mais non pourquoi ils rient. Distrait, il me dit: pour en saisir l'humour, il faut connaître la langue. Explication commode mais erronée. Cela n'avait rien à voir avec mes insuffisances linguistiques. La preuve: je ne parle pas le russe et pourtant, après un moment de réflexion, je me mis à rire avec les autres, comme les autres. Pourquoi pas? Le rire était la seule expression de victoire qui convenait à cet endroit, à cette fête dont les éclats devaient parvenir jusqu'à la tombe de Staline. Et dire que celui-ci avait cru possible de briser les juifs - les siens - par la terreur et pour toujours.
Lorsque la jeune fille acheva son numéro, j'engageai la conversation avec elle. Elle s'exprimait en un yiddish hésitant. Consentirait-elle à parler avec un étranger? Oui, volontiers.
- Vous n'avez pas peur?
- Pas ce soir.
- Et les autres soirs?
- Je regrette, mais je préfère m'en tenir à ce soir.
- Votre yiddish, comment l'avez-vous appris?
- On le parle à la maison. Pour faire plaisir à mon grand-père. C'est bon pour son moral, nous dit-il.
- Et la religion? Vous la pratiquez?
- Bien sûr que non.
- Pourtant cela ferait plaisir à votre grand-père...
- Sans doute, mais ce serait aller trop loin. D'ailleurs je suis athée. Comme mes amis.
- Que savez-vous de la religion juive?
- Assez pour la rejeter. Religion surannée, basée sur des valeurs désuètes. Elle fait de l'homme la victime de Dieu. Cela me déplaît.
- Et si je vous disais que le judaïsme ne considère aucun homme comme victime?
- Pure propagande.
- Et que savez-vous du peuple juif?
- Composé de capitalistes, marchands et fraudeurs. Chaque enfant le sait depuis l'école.
- Vous y croyez vraiment?
- Les enfants sont crédules partout.
- Et l'État d'Israël, qu'en pensez-vous?
- Il est dominé par un régime racial, colonial, au service de l'impérialisme: quiconque lit le journal peut vous le dire.
- Mais alors, pourquoi êtes-vous venue ici ce soir? Pourquoi tenez-vous à rester juive?
Elle se raidit un instant, puis se mit à sourire:
- Vous ne comprenez pas. Pourtant c'est simple. Qu'importe ce que les autres peuvent bien penser à notre sujet. Ce qui compte, c'est ce que nous pensons.
Elle s'interrompit comme pour juger de l'effet de son aveu et enchaîna un peu plus bas:
- Vous m'avez demandé pourquoi je suis juive. Je vais vous le dire. Tout simplement parce que j'aime chanter.

Leurs chansons yiddish ont l'âge de leurs grands-parents. La plus en vogue est un air populaire qu'on ne chante d'habitude qu'aux mariages: "Allons tous ensemble, tous ensemble, accueillir et saluer les jeunes mariés." Mais à Moscou, elle a été arrangée, modernisée. Ce ne sont plus les jeunes mariés qu'on accueille, mais c'est le peuple juif qu'on salue. Ou le peuple d'Israël. Ou la Torah d'Israël.
Le soir de Simchat-Torah, j'avais entendu cette chanson dans sa version nouvelle, depuis le commencement et jusqu'à la fin de la manifestation. Dès qu'un groupe l'abandonnait, un autre la reprenait et elle devenait ainsi la trame même de la fête. Et aussi son mot d'ordre.
Vers minuit, une pyramide vivante s'érigea devant la synagogue. Au sommet, un étudiant semblait haranguer la foule:
- Ohé, vous m'entendez? Ils ne réussiront pas! Ils ne réussiront pas!
Et les autres répondaient en hurlant:
- Hourra! Hourra!
- Il est temps qu'ils l'apprennent! Vous m'entendez? – Hourra! Hourra!
Des cris semblables s'élevèrent un peu plus loin, là où d'anciens soldats célébraient la fête à la russe, en lançant leur chef en l'air des cinq, six et sept fois. Plus haut, encore plus haut. Une jeune spectatrice, craignant un malheur, les supplia de s'arrêter, mais ne fut pas écoutée. Dix, onze, douze fois. Ohé, mademoiselle, ne vous en faites pas. Rien n'arrivera. Pas ce soir. Ce soir
, le mal est conjuré. En bas, un tapis de bras étendus attendait le héros, reçu en émissaire revenant de loin, de là-haut: Hourra! Hourra!
C'était ainsi que les soldats de l'Armée rouge avaient célébré leur victoire sur les Allemands. C'est ainsi que les juifs manifestaient aujourd'hui leur triomphe face à ce qu'ils appellent " les salauds ".

- Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, en France en Amérique ou en Israël, que ma carte d'identité soit tamponnée du mot juif? Moi je m'en moque. Éperdument. Et ces jeunes gens également. Cessez donc vos protestations contre une situation de fait qui ne nous gêne plus. Il y a longtemps que nous n'avons plus honte de nos origines. De toute façon, nous ne pourrions pas les cacher ou les nier. Imposée par la contrainte, la condition juive
est devenue pour nous, quoique retro-activement, un acte librement choisi.
L'homme qui s'exprimait ainsi avait fait la guerre comme capitaine de l'Armée rouge. Plusieurs fois décoré, il avait participé à la prise de Berlin. Communiste fervent bien sûr. Comme son père. Et pourtant, s'il n'était pas juif, mais Uzbek ou Allemand, il aurait mieux réussi dans sa carrière universitaire. Instructeur de langues: étrangères, il possédait les qualités requises pour le professorat. Juif, il dut se résigner à rester - toujours - le dernier sur la liste d'avancement. Puis, un jour il décida d'en tirer les conséquences. Puisqu'on faisait de lui un juif, avant tout et à tout prix - eh bien, il battrait les autres à leur propre jeu et juif il serait. Il me raconta sa première visite à la synagogue.
:- Il y a deux ans, le soir de Simchat Torah, je voulus voir mes frères d'infortune. Je n'ai soufflé mot à personne. Ni à ma femme - qui n'est pas juive - ni à mon fils. Pourquoi le charger prématurément de problèmes pareils? Il avait 16 ans et je me disais qu'il finirait par les affronter tout seul; il fixerait son choix. Enfant de mariage mixte, il pouvait opter pour ma nationalité ou pour celle de sa mère. Je ne tenais pas à l'influencer. L'an dernier je suis revenu. Les jeunes chahutaient: cela faisait plaisir à voir. Comme ce soir. A un certain moment, je m'approchai d'une ronde de danseurs de hora et mes jambes se dérobèrent: je me trouvai face-à-face avec mon fils. Il m'avoua que c'était sa troisième fête. Il m'avait devancé, sans oser m'en faire part. Cela vous dirait de le voir? me demanda-t-il d'une voix douce, amicale.
- Beaucoup.
- Il est ici quelque part, dit-il et sa main désignait la foule en délire, comme disant: regardez-les bien, ils sont tous mes fils.

Malgré les agents en civil, repérés ou non, malgré les mouchards officiels ou amateurs, les jeunes, ce soir-là, se comportaient sans gêne, sans inhibition. Ils disaient des choses qui eussent fait trembler leurs parents.
Certains entouraient un libraire qui, derrière son stand improvisé et profitant de l'affluence, vendait la biographie du célèbre comédien juif Shlomo Mikhoels, assassiné à Minsk par la police secrète, au début des années cinquante. Le vendeur ne manquait pas de clients, mais les commentaires fusaient de tous côtés. "est-ce que cet ouvrage dit au lecteur qui a tué Mikhoels et pourquoi? " Ou bien " N'auriez-vous pas également des livres sur Peretz Markish, David Bergelson, Der Nigter, Itzik Feffer, écrivains et poètes juif", torturés, rendus déments et fusillés sur l'ordre du grand Staline?" Ou encore: "J'aimerais acheter un livre passionnant, voici son titre: la vie et la mort de la culture juive en Russie."
Quoique étranger, je pus lier conversation avec qui je voulais, en yiddish, en anglais, parfois en hébreu, mais le plus souvent par l'entremise de mon ami interprète. Beaucoup m'interrogeaient sur la situation des juifs en Occident. D'autres reprochaient à Israël sa politique à l'égard de l'Allemagne de l'Ouest. Aucun - je dis bien: aucun - ne prononça un seul mot critiquant le régime soviétique: la politique ne semblait pas les intéresser. Ils admettaient que le problème juif n'était pas encore résolu chez eux, mais se refusaient à impliquer leur gouvernement et encore moins à le blâmer.
"Chez nous il y a beaucoup d'antisémites, mais pas d'antisémitisme", me dit un étudiant en médecine. Son copain ajouta: "Mais ne vous en faites pas pour nous. Ils ne nous feront jamais courber l'échine. Plus ils s'acharneront, plus nous leur tiendrons tête." Ironique mais vrai. Ce sont les antisémites qui ramènent au peuple juif sa jeunesse. Voilà où le problème devient tragique: les jeunes aspirent à assumer leur destin sans savoir en quoi cela consiste. Ils se définissent comme juifs, sans avoir la moindre idée de ce que cela signifie. Ils ont foi en l'existence de leur peuple mais ignorent sa mission dans l'histoire. Leur conscience juive leur vient du dehors. C'est leur seule arme. Ils s'opposent à l'injustice en faisant de leur dépit une affirmation.
J'interrogeai un jeune chimiste:
- Vous ne parlez pas l'hébreu, et le yiddish, vous le parlez mal; vous ne connaissez rien de notre histoire ou de notre culture; de plus, vous n'êtes pas attiré par la religion. Mais alors, en quoi êtes-vous juif?
Sa réponse me frappa de plein fouet:
- Camarade, vous vivez apparemment dans un pays où le juif peut se permettre le luxe d'accorder aux questions une importance que nous, ici, qualifierons d'exagérée. Chez nous, il suffit que le juif se déclare juif; qu'il obéisse à un seul commandement de la Loi, qu'il célèbre une seule fête; c'est assez. Car chez nous, être juif est une question en soi, une question qui se moque des définitions et des phrases; c'est une question qui se situe au niveau de l'être. Si un jour mon fils me demande ce que c'est qu'un juif, je lui dirai: un juif, mon fils, c'est celui qui sait qu'il est un temps pour les questions et un autre pour les réponses - et un troisième pour l'attente des unes et des autres.

"Hourra! Hourra!", jubilaient les jeunes autour de moi. Tard dans la nuit, ils chantaient et dansaient toujours et proclamaient à qui voulait entendre qu'il est vivant le roi David, le roi d'Israël. Eh oui, il est vivant et il vivra!

La soirée de Simchat Torah à Moscou a ravivé en moi l'espoir. Les vieillards avaient tort de se plaindre. Leur pessimisme n'était pas justifié. Ils croyaient connaître leurs jeunes, mais leur jugement était erroné. Des forces secrètes agitaient et continueront à agiter ces jeunes qui, pour la plupart, à leur manière, surpassent ceux du monde dit libre dans leur amour pour Israël, dans l'intérêt passionné qu'ils témoignent, parfois avec témérité, au destin d'Israël.
Aussi, si au cours de cette nuit de réjouissances, la joie put finalement vaincre la peur et l'exclure, c'est grâce à eux. Si le chant triompha du silence, c'est aussi grâce à eux. Et c'est encore grâce à eux que le rêve trouva son prolongement dans le réel.
J'attends encore pour voir des dizaines de milliers de jeunes juifs danser et chanter à Times Square à New York ou place de l'Étoile à Paris, sans réticences, sans complexes, comme cela est arrivé au cœur même de Moscou où la foule, exubérante, déchaînée, avait tout fait pour montrer à la ville entière que le peuple juif a su sauvegarder sa jeunesse. Au cours de sa fête, la jeunesse juive m'a transformé; elle fit de moi le messager de son endurance, de sa fidélité et surtout de son chant.